D'origine polonaise et installée en France depuis 1981, Elzbieta Sikora mène aujourd'hui sa carrière de compositrice dans l'un et l'autre pays. Son premier séjour en France remonte aux années 60. Un diplôme d'ingénieur du son en poche, elle décide de venir travailler dans les studios du GRM (Groupe de Recherche Musicale). La rencontre décisive avec Pierre Schaeffer, personnalité hors norme qui la fascine, scelle son attachement vital à la musique électroacoustique. Pour autant, revenue en Pologne, elle reprend ses études, dans le domaine de la composition instrumentale où elle estime avoir des lacunes. En 1981, elle obtient une bourse d'étude, pour la France toujours. Le séjour était de neuf mois... Les circonstances en décideront autrement. Le coup d'état du 13 décembre réinstaurant le régime totalitaire communiste en Pologne la dissuadera de revenir dans son pays. Elle n'y retournera que sept ans plus tard! Le triple album (« Secret Poems ») qui vient de sortir sous le label polonais Bôłt témoigne du début de carrière de la compositrice, années où elle fonde avec Krzysztof Knittel et Wojciech Michniewski le groupe KEW. La photo de couverture où Elzbieta, cheveux courts à la garçonne, est épaulée par ses deux confrères, en dit long sur la détermination de cette artiste hors norme qui n'a cessé de composer, à sa table comme dans les studios.

 

 

 


Photo Wroclaw

 

 

 

 

 

La période héroïque

 

 

 

Le groupe KEW, qui va lancer votre carrière de compositrice en Pologne est-elle une étape qui compte dans votre cheminement de compositrice ?

 

 

 

C'est pour moi une période héroïque! Je revenais de France où j'avais étudié pendant deux ans la musique électroacoustique avec Pierre Schaeffer au GRM. Et je décide en 1970 de reprendre des cours de composition. Je retrouve des amis polonais qui font ou ont terminé leurs études musicales. Nous décidons alors de constituer un groupe en 1973. Nous voulions faire la révolution, redonner un élan et faire parler de la nouvelle génération de compositeurs après les Penderecki, Lutoslawski ou encore Gorecki, qui, à nos yeux, monopolisaient un peu trop la scène musicale. Former un groupe nous permettait d'affermir nos élans et nous donnait la force de réaliser nos intentions. Nous voulions introduire les multi-médias dans la composition musicale et les nouveaux supports comme la bande électroacoustique. L'usage de la vidéo n'était pas encore très développé mais on se servait de diapositives pour associer la musique à l'image et quelquefois à l'action scénique comme dans les happenings. Un premier concert, où chacun de nous avait écrit une œuvre nouvelle, incluait Pas de cinq de Kagel. Un papier très négatif de la presse locale, loin de nous desservir, nous a aussitôt fait connaître. On était devenu l'image de l'avant-garde. Le groupe KEW a voyagé dans toute la Pologne, du Festival Automne de Varsovie, à Stockholm, Berlin, Vienne... On s'exprimait très librement et on osait beaucoup de choses, à travers des œuvres collectives très engagées. Le groupe s'est dissout au bout de quelques années mais le souvenir de KEW ne s'est pas effacé dans la mémoire collective.

 

 

 

L'installation en France

 

 

 

1981 est une date capitale, pour vous comme pour l'avenir de la Pologne !

 

 

 

A l'issue de mes études de composition polonaises, j'ai demandé une bourse du gouvernement français, que j'ai obtenue. Je reviens donc en France où j'avais gardé des contacts, au GRM notamment. Comme vous le savez, ce séjour qui devait durer neuf mois s'est mué en installation définitive, avec mon mari et mon fils. J'ai heureusement eu très vite l'opportunité de me mettre au travail. J'ai commencé par composer une pièce à l'Ircam, invité par Tod Machover que j'avais rencontré au Festival Automne de Varsovie où était jouée ma pièce électroacoustique La tête d'Orphée. Je ressentais à cette époque l'absolue nécessité de renouveler mes outils et de sortir du monde électroacoustique pur. J'ai donc décidé d'écrire une pièce pour flûte et électronique en gardant le même titre. La tête d'Orphée II a été créée par Pierre-Yves Artaud et a été jouée dans le monde entier. La période de travail dans les studios de l'IRCAM, où j'ai côtoyé des personnalités comme Philippe Manoury, Gérard Grisey, Horatiu Radulescu, fut très enrichissante même si j'y ai beaucoup souffert. Cette obligation de tout contrôler en amont, en programmant chaque séquence sonore, ne convenait guère à ma manière plus intuitive de composer. Sans doute est-ce la raison pour laquelle je n'ai pas toujours été sur la même longueur d'onde avec Pierre Boulez. Je devais très certainement passer pour quelqu'un de suspect, moi qui fréquentais très librement et le GRM et l'IRCAM!

 

 

 

J'avais d'ailleurs au même moment une commande de François Bayle pour la saison de concerts du GRM. L'œuvre a été écrite en réaction aux événements polonais du 13 décembre 1981. Je me suis souvenue d'une victime du régime communiste, abattue par l'armée lors d'événements antérieurs, en 1970. Cette pièce engagée s'appelle Janek Wiśnewski, décembre Pologne, du nom de ce héros politique. Une chanson qui avait été écrite en son honneur passe en filigrane dans ma composition.

 

 

 

Le plaisir d'écrire pour la voix

 

 

 

On note, à côté de votre grand opéra Madame Curie, qui couronne votre carrière (http://www.resmusica.com/2011/11/18/madame-curie-par-elzbieta-sikora/), la présence de trois autres œuvres scéniques. Est-ce un genre que vous affectionnez particulièrement ?

 

 

 

Figurez-vous qu'à mes débuts je détestais l'opéra que je trouvais, comme Pierre Boulez,  totalement démodé. Jusqu'à ce que je sois obligée d'en écrire un pour mon diplôme de composition. Ce fut Ariadna sur un très beau texte de Cesare Pavese, traduit en polonais. J'ai opté pour un dispositif léger, un ensemble instrumental et deux voix seulement. J'ai alors découvert le plaisir d'écrire pour la voix et j'ai bien évidemment renouvelé l'expérience. En 1982 d'abord, grâce à Guy Erismann que j'avais connu en Pologne, j'obtiens une commande de France Culture pour un opéra radiophonique, Derrière son double, sur un livret de Jean-Pierre Duprey. Depuis mon expérience avec Pierre Schaeffer, j'étais très attirée par le médium radiophonique. J'ai fait également une œuvre documentaire, Passion selon Kijno, sorte de montage radiophonique sur le peintre, avec de la voix et des musiques d'appartenance diverse.

 

 

 

Vos rapports avec le GRM sont-ils toujours au beau fixe ?

 

 

 

Je dois avouer que, dans les années 60, j'étais tombée « amoureuse » de Pierre Schaeffer, dont la personnalité m'a toujours fascinée. J'étais aussi très attachée à toute son équipe, François Bayle, Bernard Parmegiani, Ivo Malec, Luc Ferrari, Guy Reibel, qui s'investissaient corps et biens dans l'aventure du son et de l'audio-visuel que Schaeffer appelait de ses vœux. Il n'était plus là en 81 ; les locaux n'avaient plus le même charme mais on y travaillait toujours avec le même élan et François Bayle, qui avait pris la direction du GRM, m'y a accueilli les bras ouverts.

 

 

 


©Marta Koehler

 

 

 

Avez-vous enseigné la composition ?

 

 

 

J'ai commencé à enseigner très tard. Au début de ma carrière en France, j'ai vécu avec des bourses qui m'ont permis de voyager, à Stanford, aux USA, en Allemagne, à Heidelberg, Mannheim... Puis un jour, en 1985, le compositeur Arnaud Petit, que j'avais connu à l'IRCAM lors de mon stage, m'a demandé de le remplacer à Angoulême où il y avait une classe de composition électroacoustique. J'ai immédiatement accepté et comme il n'a jamais repris son poste, j'y ai travaillé pendant 20 ans. J'ai alors fondé une association de musique à l'image, secteur qui m'a toujours passionnée, et un atelier de création sonore à l'école des Beaux-Arts. Il fallait imaginer une pédagogie pour guider l'écoute des plasticiens. Un de mes étudiants est d'ailleurs devenu professeur aux Beaux-Arts d'Angoulême. Lorsque j'ai atteint l'âge de la retraite, c'est mon assistant Edgar Nicouleau, compositeur bordelais, qui m'a succédé.

 

 

 

De la partition au studio électroacoustique

 

 

 

Comment vous situez-vous dans le paysage musical d'aujourd'hui ?

 

 

 

J'ai une position assez singulière, ayant la double formation d'électroacousticienne et de compositrice instrumentale. J'ai également fait 18 ans de piano lorsque j'étais en Pologne. Il est donc naturel pour moi d'aller d'un univers à l'autre. Mais, il y a quelques années encore, je passais pour une traitre dans le milieu électroacoustique lorsque je faisais de l'instrumental. Et lorsque je compose aujourd'hui de la musique acousmatique, on me classe dans « les symphonistes »...

 

 

 

Vous n'avez jamais cessé de composer, conciliant vie de famille, voyages, direction de festival. Comment s'organisent vos journées de travail ?

 

 

 

C'est très variable. Tout dépend du lieu où je me trouve pour composer. En Pologne, j'ai pris l'habitude de travailler le matin et de réserver mes après-midi à la promenade. En France, depuis 2009, je consacre mes matinées à l'administration relative au festival que je dirige. Je n'ouvre la partition que l'après-midi quand la lumière inonde ma salle de séjour. Je mets sur la table un papier un peu épais où je peux noter mes idées et autres astuces qui stimulent mon écriture ; un papier que je roule quand viennent des invités ; et je fais tout au crayon! Je n'ai jamais aimé travailler la nuit sauf quand je me trouvais dans les studios du GRM où il m'est même arrivé de dormir!

 

 

 

Combien d'œuvres sont aujourd'hui inscrites à votre catalogue ?

 

 

 

Une soixantaine à ce jour. J'ai écrit en moyenne une pièce et demi par an ; mon sentiment est d'avoir beaucoup travaillé, sans vraiment m'être arrêtée. Et j'estime avoir eu beaucoup de chance car j'ai toujours pu écrire sur commande : d'abord pour l'IRCAM et le GRM, puis pour Radio France, l'Orchestre Poitou Charentes et la Société Chopin qui m'a demandé un concerto pour piano. Il n'y a vraiment que ma pièce de violon, Solo, que j'avais besoin d'écrire pour moi-même, qui échappe à toute commande. J'ai également eu plusieurs contacts en Allemagne où j'ai vécu cinq années, avec mon mari Nicolas. J'ai obtenu des résidences dans les villes d'Heidelberg, Mannheim et Ulm, lieu de naissance d'Einstein, où j'ai pu composer dans de bonnes conditions. Je termine en ce moment pour l'ensemble Court-Circuit, Sonosphère II pour clarinette et quintette à cordes, qui est une commande d'Etat. La Pologne m'a également demandé pour 2018 un concerto pour violon. Et je suis très heureuse de revenir travailler à l'IRCAM en 2016, pour une pièce d'orchestre et électronique commandée par le MEN. Je serai assistée par un RIM (Réalisateur en Informatique Musicale) et me prépare à cette nouvelle aventure avec la technologie de pointe de cet Institut. L'œuvre sera créée à la Philharmonie de Wroclaw durant le festival de 2017, année où je passerai la main à Pierre Jodlowski, qui m'assiste à la programmation depuis 2013 déjà.

 

 

 

Quelles sont vos sources d'inspiration ?

 

 

 

Pour une pièce comme celle-ci, destinée à la salle de la nouvelle Philharmonie de Wroclaw, qui vient d'être inaugurée, j'aime imaginer l'espace pour lequel j'écris, la manière dont va se propager le son, comment il va pouvoir l'investir pleinement. Il m'arrive aussi de tirer mes idées ou mes titres d'œuvres de la littérature. J'ai travaillé sur L'Arrache-coeur de Boris Vian, sur des textes de Pavese et Jean-Pierre Duprey, comme je vous l'ai dit, pour mes œuvres vocales. Mais la source littéraire peut n'être qu'un prétexte à l'œuvre, qui ne la citera pas mais s'en nourrira, comme cette phrase de Blaise Pascal qui est associée à l'une de mes pièces instrumentales …selon Pascal.  La peinture et l'architecture qui me passionnent et font partie de mon environnement peuvent également susciter l'envie de composer. J'ai écrit une pièce pour chœur sur Guernica, hommage à Pablo Picasso, en 1975, juste après avoir vu la toile à Cleveland. Un simple vol d'oiseau, dans ses allures toujours mouvantes, peut être pour moi un véritable modèle pour la composition.

 

 

 

Quels ont été vos maîtres en matière de composition ?

 

 

 

J'ai eu deux professeurs, Tadeusz Baird, et Zbigniew Rudzinski qui m'ont fait beaucoup travailler. Et j'ai toujours à cœur de les mettre à l'affiche des concerts quand je le peux. Mais mon véritable maître à penser est Witold Lutoslawski à qui j'ai pu montrer mes partitions. Il représente pour moi la dimension apollinienne de la musique, une certaine clarté et une puissance dans l'écriture. On jouera au prochain festival de Wroclaw son Interlude pour orchestre, une pièce étonnante qui tend vers l'univers électronique par la qualité de sa texture. Krzysztof Penderecki, que je connais bien et que j'admire également beaucoup, incarne pour moi l'autre versant de la musique, plutôt dionysiaque. Je reste très attachée à son Requiem polonais, notamment le Lacrymosa qui est une splendeur, toute comme sa Huitième Symphonie. Il faut également citer Kazimierz Serocki, grande figure de la musique polonaise, qui reste très mal connu en France. Et je n'oublierai jamais mon professeur de piano, une personnalité très éclairée avec qui j'échangeais beaucoup dans tous les domaines et à qui j'ai soumis mes premiers essais de composition. Pour l'anecdote, nous avions trouvé dans la maison de Gdansk où nous étions installés, un piano rescapé de la guerre, à moitié brûlé par les Russes, qui n'avait ni pieds ni couvercle et sur lequel j'ai eu mes premières leçons de musique!

 

 

 

Wroclaw, capitale européenne de la culture en 2016

 

 

 

Depuis 2009, vous assumez la direction du MEN (Musica Electronica Nova) -http://www.resmusica.com/2015/05/29/musica-electronica-nova-a-wroclaw/-, manifestation biennale accueillie par la ville de Wroclaw qui est en 2016 capitale européenne de la culture. L'enjeu est de taille !

 

 

 

Cette manifestation biennale a été lancée en 2007 par l'Union des compositeurs de la ville de Wroclaw qui renouvelait la direction à chaque édition. Depuis ma nomination en 2009, j'assume en continu la responsabilité du Festival. Je ne voulais pas limiter la programmation aux seules œuvres purement électroniques. J'ai donc introduit l'orchestre et prévu l'espace d'une grande salle pour attirer un plus large public. Nous avons aujourd'hui la chance d'être soutenu par la ville de Wroclaw et par la Philharmonie qui nous prend sous son aile. J'essaie également de travailler le plus possible avec les différentes institutions culturelles de la ville et nous collaborons étroitement avec le festival des arts audio-visuels WRO, une autre biennale mondialement connue qui se déroule en parfaite synchronie avec le MEN. En 2017, avec pour thématique l'Identité, nous recevrons le saxophoniste et jazzman américain, d'origine juive, John Zorn. 2016, durant laquelle Wroclaw est capitale européenne de la culture, est une année exceptionnelle. On m'a demandé de prévoir un mini festival de quatre journées, du 19 au 22 mai, au lieu de huit habituellement. Pour cette année européenne, j'ai lancé le thème du portrait de ville, un cinéma sonore autour des capitales: Varsovie, Berlin, Paris, Barcelone, Oslo, Cracovie... une idée qui semble ravir les compositeurs dont le cahier des charges stipule l'obligation d'introduire au moins un son naturel enregistré dans la ville. Il y aura également un concert d'orchestre et la présence de l'Ensemble Intercontemporain. Il a passé commande à une compositrice polonaise et jouera également Germination de Jean-Luc Hervé, une oeuvre-installation très surprenante qui se terminera en plein-air où cinquante petits haut-parleurs sonoriseront un espace vert qui doit pousser devant la Philharmonie...!

 

 

 

Propos recueillis par Michèle Tosi*.

 

 

 

 

*Michèle Tosi est musicologue et critique musicale.