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Catégorie : Opéras

  Antonín DVOŘÁK : Stabat Mater. Texte de Jacopone da Todi. Ilse Eerens, Renata Prokupić, Magnus Staveland, Florian Boesch. Collegium Vocale Gent. Orchestre des Champs-Elysées, dir. Philippe Herreweghe. Théâtre des Champs-Elysées.  

Frappé d'un triple deuil, la disparition coup sur coup de ses enfants, Anton Dvořák se met à composer en 1877 un Stabat Mater dont il avait le projet depuis quelques temps. Achevé en peu de mois, il ne sera créé qu'en 1880. Contrairement au Requiem, achevé dix ans plus tard, le Stabat Mater exprime non pas tant le sentiment religieux qu'un mysticisme hérité de la tradition tchèque, voire une vision panthéiste.

De l'ombre vers la lumière, de la douleur à l'espérance. Quelque élément fantastique y affleure même et on est loin de la pompe religieuse empruntée aux baroques. Ce chant de douleur de la Vierge, dont Dvořák suit fidèlement le texte latin de Jacopone da Todi, exhale ici une humanité proche de l'imagerie populaire, à l'opposé de la conception baroque démonstrative, même tchèque comme chez Zelenka par exemple. La musique offre les mélismes du premier Dvořák, et il ne faut pas s'attendre aux couleurs si séduisantes des œuvres ultérieures. Non que celles-ci ne soient pas présentes. L'orchestre est large, avec quatre cors, trois trombones et les bois par deux, mais il est utilisé avec parcimonie, en rapport avec l'intériorité du propos, et une simplicité touchante. On discerne deux parties parmi les dix mouvements. Les deux premiers sont les plus développés, installant un climat sombre que scande le martèlement des timbales, non sans une certaine emphase parfois dans les oppositions entre séquences, et entre passages purement symphoniques, peu nombreux, et interventions du chœur et des solistes. Puis sur le verset « Eja, Mater », le chœur  entonne une façon de marche funèbre obstinée. Viennent ensuite des morceaux confiés aux solistes, plus courts : ainsi de la basse (« Fac ut ardeat ») sur l'accompagnement des trombones, qui se fera moins véhémente lorsque le chœur pianissimo dialogue avec elle. Peu à peu un chemin de lumière émerge, au fil des autres chœurs et de passages de solos, comme l'air du ténor (« Fac me vere tecum fiere ») sur un mouvement de passacaille, et là encore original quant au contrepoint des voix féminines, ou le duo soprano-ténor qu'illumine la petite harmonie, ou encore le solo de l'alto (« Inflammatus »), section andante, seule concession peut-être à la manière grandiose baroque et ses vocalises. Le final « Quando corpus morietur » révèle une grande complexité d'écriture, dont une fugue savante. Il conclut de manière jubilatoire cette déploration mariale, le dernier mot revenant à un orchestre apaisé. La douleur est acceptée, le deuil transcendé. Philippe Herreweghe aime les défis et se tenir à distance du grand répertoire. Sa vision est grande sans être emphatique, fervente et recueillie, superbement nuancée dans l'organisation des éléments sonores, des chœurs en particulier. Il faut dire qu'il fait de son Collegium Vocale de Gand un instrument d'une extrême finesse dans l'émission, d'une vraie rigueur dans l'intonation. Ces voix pacifiées, privilégiant souvent le mode de la confidence, apportent une aura de recueillement. Des quatre solistes émérites, on détachera la mezzo Renata Prokupić, d'une intensité vraie.