André CAMPRA : Les Fêtes vénitiennes. Opéra ballet en un Prologue et trois Entrées. Livret d'Antoine Danchet. Emmanuelle Negri, Élodie Fonnard, Rachel Redmond, Émilie Renard, Cyri Auvity, Reinoud van Mechelen

André Campra (1660-1744), surtout célébré pour sa musique sacrée, a donné au théâtre quelques perles sous forme d'opéra ballets, dans la ferme intention de réveiller une production qui avait tendance à s'endormir sur ses lauriers tragiques et pompeux, et l'audacieuse ambition de concilier les styles italien et français. La comédie lui ouvrant de nouveaux horizons, il allait donner ses lettres de noblesse au genre de l'opéra-ballet. Après l'Europe galante (1697) et Le Carnaval de Venise (1699), Les Fêtes vénitiennes installent définitivement, en 1710, un type de spectacle attrayant, mêlant la danse à la déclamation lyrique et constitué de diverses actions  indépendantes, dites « entrées », accolées les unes aux autres, dans la manière du pur divertissement. Le succès est foudroyant, au point que Campra et son astucieux et prolixe librettiste Danchet inventent des combinaisons aussi variées que la soif de nouveauté du public l'exige.

On reprendra sous des formes diverses ces Fêtes vénitiennes pendant quelque cinquante ans. Dans le cas présent, les trois entrées n'ont en commun que le prétexte de se dérouler à Venise, pendant le carnaval. « Le Bal », d'abord, où un Prince se travestit dans les habits de son valet afin de séduire une belle ; « La Sérénade et les Joueurs » ensuite, qui voit un Don Juan se berner lui-même à force de multiplier les conquêtes à la manière bêta d'un Falstaff, qui trop embrasse mal étreint ; enfin, « L'Opéra », une parodie du genre où les artistes jouent leur propre débat amoureux aidé par un spectateur zélé. Un Prologue allégorique ouvre le fil de ces historiettes où la Folie triomphe de la Raison, dans ce qui va être la recherche débridée des plaisirs. Un tel canevas ne peut que fertiliser l'imagination d'un metteur en scène. Robert Carsen en a à revendre. Il va enluminer cette production créée à l'Opéra Comique. Un groupe de touristes débarque sur la Place Saint Marc, un jour du carnaval. Surgit un géant, l'âme de la fête. Dans ses flancs on déniche moult costumes d'époque que vont endosser nos banaux contemporains. Et les voilà parés pour jouer les Entrées à venir. La Raison, une bonne sœur en cornette, voit triompher La Folie et ses appels aux plaisirs. Chacune des trois entrées sera prétexte à une débauche de clins d'œil : le Prince du « Bal » campé en Doge, les deux maîtres de musique et à danser se disputant comme chiffonniers la primauté de leur art ; Léandre-Don Juan faisant son entrée sur une gondole, des dames aguicheuses dévoilant de leurs robes à panier des tables de jeu, déchaînant des joutes douteuses rythmées par la Fortune, ceinte d'une roulette de casino, ou encore une armée de moutons bêlant, faisant tapisserie lors du tableau bucolique de « L'Opéra », interrompu par le dieu Borée descendant des cintres pour déchaîner les vents de la tempête ... La régie ne cesse de libérer l'inventivité, parodique, irrévérencieuse, voire crûment érotique, dans la meilleurs veine fluide du metteur en scène canadien. Et ce n'est pas le moindre de ses mérites que d'unifier ce qui a priori est composite. Tout cela s'inscrit dans des décors en trompe l'œil évoquant la Sérénissime et des costumes chatoyants et éclairages suggestifs où domine la couleur rouge vif, celle de la passion et des fêtes les plus endiablées. Créant un ravissement esthétique qui ne connaît pas de cesse.

 

 

 


© Vincent Pontet

 

 

 

La force du spectacle doit tout autant à son achèvement musical. William Christie, c'est un vrai gage d'authenticité, à qui l'on doit naguère la redécouverte du compositeur aixois. Celui qui fait le lien entre Lully et Rameau, a commis une musique moins placide que celle du premier et moins rigide que ne l'écrit le second. En émane une verve qui ne se limite pas aux passages confiés à la danse, mais éclate dans de courts airs qui suivent des récitatifs raffinés. Elle est vive, truffée de percussions les plus diverses, jusqu'aux castagnettes, avec des cordes abondantes, et sollicitant les bois. Elle exhale souvent un lyrisme hypnotique. Christie obtient de ses Arts Florissants des sonorités irisées, une rythmique enlevée ou retenue. Il favorise chez ses choristes et chanteurs une déclamation naturelle, remarquant combien « le chant dans Les Fêtes est parfaitement calqué sur les paroles » chez « un amoureux de la langue... qui évite les vocalises excessives d'un style italien mal assimilé ». Il n'empêche, plusieurs protagonistes n'hésitent pas à entonner la langue de Dante, et d'autres, à l'occasion, manieront l'hyperbole aux limites de la préciosité ; dramaturgie oblige ! La distribution puise dans « Le Jardin des Voix » : ils sont jeunes et radieux, maîtrisant à merveille les accents particuliers de ces pages par une diction toujours intelligible. Comme le fait d'endosser les habits de personnages différents au fil du Prologue et des diverses Entrées. On en détachera les sopranos Emmanelle de Negri, Émilie Renard et Rachel Redmond, les ténors Reinoud van Mechelen et Cyril Auvity, la basse François Lis. Marcel Beekman, hier Platée vu par le même Carsen, force le trait en maître de musique, et plus tard de chant, à la limite de l'histrion. Quant à la chorégraphie de Ed Wubbe, elle combine subtilement modernité et académisme dans un élan irrésistible, entrainant les danseurs du Scapino Ballet de Rotterdam dans des excès contrôlés d'une franche drôlerie. Les intermèdes dansés qui émaillent les trois Entrées ne sont pas si substantiels qu'on pourrait le penser, car de courte durée. Laissons le denier mot à Bill Christie : « les auditeurs doivent quitter le théâtre avec la sensation d'avoir vécu un moment de grâce ». Rien de plus juste ce soir !

 

 

 


© Vincent Pontet