Dai FUGIKURA : Solaris. Opéra en quatre actes. Livret de Saburo Teshigawara, d'après le roman éponyme de Stanislas Lem. Chanteurs : Sarah Tynam, Leigh Melrose, Tom Randle, Callum Thorpe, Marcus Farnsworth.

 

Pari audacieux et méritoire du Théâtre des Champs-Elysées que cette commande d'un opéra contemporain au compositeur japonais Dai Fugikura (*1977) Un opéra d'une grande complexité musicale, scénique et technique, sur un livret conjointement élaboré par le compositeur et le chorégraphe, metteur en scène, Saburo Teshigawara d'après le roman de Stanislas Lem, datant de 1961. Un livret, réduit pour l'occasion à une vingtaine de pages sur les plusieurs centaines de l'œuvre littéraire, n'ayant que des rapports assez lointains avec le roman initial,

ce qui ne facilitera pas la compréhension de l'œuvre…Il s'agit d'un huis clos spatial se situant dans une station orbitale gravitant autour d'une planète inconnue nommée Solaris, constituée d'un océan protoplasmique donnant naissance à des visiteurs, des formes humanoïdes, comme autant de représentations métaphoriques de la conscience… Pour faire simple, comprenez qu'il s'agit d'une réactualisation moderne de l'antique « Connais-toi toi-même… » de Socrate, affirmant haut et clair la nécessité de se connaître soi même, avant de vouloir connaître et comprendre les autres et les dieux. Tout cela est connu, continuons… Concernant la mise en scène, celle-ci est réduite à un cube savamment et très joliment éclairé, en marge duquel se situent les chanteurs immobiles, et dans lequel se meuvent des danseurs correspondant aux avatars scéniques des personnages, chargés d'incarner l'action dramatique suivant une chorégraphie assez expressive mais peu convaincante esthétiquement. Ce jeu de miroir entre chanteur et danseur, chacun ayant son double, se reproduit également dans l'écriture vocale puisque le héros principal sera affublé de son double « hors scène »  chargé d'exprimer ses pensées intimes et ses émotions. L'intrigue repose essentiellement sur deux personnages, le savant Kelvin et sa femme Hari (hallucination, réelle présence ou manifestation énigmatique de la planète Solaris ?) qui réapparait dans la station dix ans après son suicide sur la Terre, suicide dans lequel Kelvin semble avoir une certaine responsabilité, voire culpabilité, ceci expliquant probablement cela ! De là découle les dialogues, souvent réduits à un verbiage pseudo scientifique et un mélodrame familial, tournant vite au dilemme moral, notre héros devant choisir de laisser vivre ou de faire disparaître pour toujours la femme que Solaris a ressuscité pour lui. Dilemme cornélien d'autant que se créent progressivement des rapports de séduction, de compassion et de tendresse entre mari et image de la femme… L'intervention d'un autre personnage, Snaut, résoudra ce problème en faisant disparaitre Hari, laissant Kevin seul désemparé au bord de l'océan…

 


©Vincent Pontet

 

La musique de Fujikura, quant à elle, paie un lourd tribu à l'héritage boulezien, intégrant intelligemment musique et silence (silence bien relatif en ces périodes hivernales où tousseurs et cracheurs sont légion, pendant lequel on peut bénéficier d'une projection vidéo en 3D d'un assez bel effet). Poétique, voire émouvante par instants, elle est parfaitement servie par des chanteurs hors pair, par les sonorités intergalactiques de l'Ensemble intercontemporain et par la direction précise de Erik Nielsen. Sonorisée, spatialisée, abondamment modifiée par l'électronique, elle finit à la longue par lasser…

 


©Vincent Pontet

                      

On aura bien compris l'extrême complexité de cet opéra où l'articulation des différents éléments opératiques (musique, vidéo, lumière, chorégraphie) ne peut obéir à une logique simplement additive, mais doit, bien au contraire, tendre vers une véritable unité, un réel syncrétisme, centré sur la dramaturgie directement assimilable par le spectateur Et c'est bien là que le bât blesse, car  d'unité il n'y en a pas, pas plus que de dramaturgie, nous laissant au bord de l'océan devant un immense et assez joli puzzle, avec une curieuse impression d'inabouti. Dommage, car cette création fourmille d'idées intéressantes… Les auteurs semblent simplement avoir oublié que selon la physiologie de base, la vraie, le cerveau peine à faire plusieurs choses à la fois…Trop de richesse finissant par nuire à la cohésion de l'ouvrage.

 

Patrice Imbaud.