Bohuslav MARTINŮ : Juliette ou la clé des songes. Opéra lyrique en trois actes. Livret du compositeur d'après la pièce éponyme de Georges Neveux. Annette Dasch, Joseph Kaiser, Airam Hernandez, Lin Shi, Pavel

C'est en 1938, à Prague, qu'a été créé Juliette ou la clé des songes. Bohuslav Martinů (1890-1959) a directement adapté la pièce éponyme de Georges Neveux, dont la création, à Paris en 1921, avait déchaîné un retentissant scandale. Le poète surréaliste, Martinů l'avait rencontré alors que séjournant dans la capitale, il y côtoyait l'intelligentsia littéraire et musicale de l'époque. S'il a faite sienne cette fable, c'est qu'en bon tchèque, il ne redoutait pas les contrées de l'étrange, comme bien de ses compatriotes praguois des années1920/1930. Ayant lu la pièce de Neveux, il en fut si emballé qu'il demanda à son auteur de la mettre en musique.

Celui-ci, à son tour enthousiasmé par le projet et séduit par la personnalité originale du compositeur, ne se fit pas prier, et renonça même à une collaboration envisagée avec Kurt Weill. Qu'en est-il ? Un jeune homme étrange, Michel, est à la recherche de l'aimée, Juliette. Il débarque dans une petite ville où tout semble se dérégler à mesure qu'il tente de percer les mystères de sa mémoire. Lorsqu'il la (re)trouve, elle se fait aussi fuyante qu'aimante. Un rendez vous dans la forêt, au IIème acte, se solde par un bonheur inachevé. Au comble de l'excitation, il tire un coup de revolver en sa direction.  Poursuivant sa quête infortunée au « bureau central des rêves », au III ème acte, il a l'illusion de la revoir enfin, et de l'entendre l'appeler. Le vie reprendra son cours, comme si de rien n'était. Michel a-t-il rêvé ? Rêve-t-il encore ? Ce cheminement aussi mental que réel maintient en haleine au fil de trois actes fort condensés. C'est peu dire que dans cet opéra l'invraisemblance, l'inexpliqué, tiennent la première place. Nous sommes au pays de l'étrange des gens sans mémoire. La musique renforce ce sentiment de l'ambiguïté, de l'absurde même, contenus dans le texte de Neveux : de la réalité au rêve, la frontière est floue et on passe de l'un à l'autre sans y prendre garde. Les multiples personnages qui gravitent autour des deux protagonistes, agissent comme des révélateurs, à travers des portraits aussi rapides que caricaturaux, aux répliques incongrues, en rupture. Mais il y a là surtout une quête essentielle chez Michel, celle de l'éternel féminin. Qui dans la vie ne cherche pas sa Juliette ? Georges Neveux dira qu'il entend dans la musique de Martinů : «  la joie sur fond de mélancolie, l'ironie sur fond de tendresse ». Il y a ici du grotesque, certes, mais tant de poésie, inspirée d'Appolinaire.

 

 

La production de l'Opernhaus de Zürich, confiée au maître de céans, l'intendant Andreas Homoki, nous fait rêver. Mais d'une toute autre façon que le fit Richard Jones, dans celle naguère présentée au Palais Garnier. Là où ce dernier installait un parcours onirique à travers un décor en forme de gigantesque accordéon, - instrument bien présent dans la musique - Homoki compose un environnement plus construit, une vaste salle de bibliothèque – inspiré d'une réplique de Michel au Ier acte : « Je voyage avec ma librairie circulaire ». En outre, l'utilisation d'une scène tournante va déplacer continument l'action de cet endroit, au demeurant figuré par deux imageries à peu près similaires pour accroitre l'illusion, et devant une façade de maison, celle où apparaîtra Juliette, où Michel s'enfonce dans le noir de sa vastitude, ou encore sur le pas de la porte de laquelle il trouvera le corps inanimé de cette femme tant désirée. Ce décor construit et les accessoires qui l'habitent, une vaste proue de navire, une locomotive bleuâtre traversant le plateau de temps à autre (là encore exactes illustrations textuelles) ne sont pas sans rétroagir sur la physionomie de la pièce  : le rêve s'échappe d'une réalité bien ancrée dans l'esprit de Michel. Mais au fur et à mesure que ce décor se meut, de plus en plus vite, ses certitudes s'envolent et le rêve s'installe plus prégnant. Plus encore qu'un parcours entre rêve et réalité, c'est un cheminement de la réalité au monde du rêve auquel Michel est condamné malgré lui. Le « Je ne rêve pas »  du début, n'est plus qu'illusion  : Michel est voué au pays d'où aucune mémoire ne doit émerger. Quoique la dernière image, reprenant celle du début, semble indiquer que tout cela n'est finalement que chimère. La régie est extrêmement animée, se nourrissant du mouvement, avec de beaux arrêts sur image où tout se fige un instant. Les costumes années 30 ajoutent une note d'esprit et d'esthétisme. Les dialogues incisifs comme les ensembles suggestifs sont magistralement ménagés, truffés de clins d'œil gourmands (le Vieux et la petite vieille du II, répliques vieillies de Michel et de Juliette). La gestique est juste exagérée pour faire plus vrai. Un régal que les artistes ne se font pas prier de déguster, avant nous. Juliette est un opéra de troupe, et celle de l'Opernhaus de Zürich sait aligner des valeurs sûres, comme ce jeune ténor Airam Hernandez (le commissaire, le facteur) aussi amusant que leste, la soprano chinoise Lin Shi (le petit arabe, le jeune matelot), qui n'a pas froid aux yeux, ou encore Martin Zysset, l'employé du Bureau central des rêves, inénarrable de vrai-faux empressement à dénouer ce qui ne peut l'être. Si l'intelligibilité du français n'est, chez certains, pas toujours au rendez vous, du moins l'engagement de tout un chacun rachète bien des choses. Pas de souci de cet ordre chez les deux héros. Annette Dasch propose de Juliette un portrait attachant et un chant glorieux pour une heureuse prise de rôle. Chez Joseph Kaiser, Michel, la performance vocale est à l'aune d'un achèvement dramatique étonnant : de l'individu désorienté à l'homme meurtri par un chemin semé de déconvenues, et au final littéralement transfiguré. Des richesses de la partition, Fabio Luisi fait son profit, menant le Philharmonia Zürich à l'incandescence, un peu trop parfois, car le foisonnement musical peut confiner à un débit haletant. Mais les moments lyriques, voire élégiaques, que réserve Martinů, tel le solo de piano qui accompagne souvent Juliette, ou l'appel du cor après un épisode particulièrement cocasse, distillent leurs bienfaisants effets, comme le kaléidoscope de coloris, du sombre au mordoré, ou encore ces subtils Leitmotive, que le chef préfère justement qualifier de « réminiscences », caractérisant une musique aussi mouvante que l'est le texte. Plus qu'un opéra, voilà une comédie en musique. Et quelle inquiétante comédie !