Igor STRAVINSKY : Le Rossignol, conte lyrique en trois actes, et autres fables (Livret du compositeur & de Stephan Mitousov, d'après Hans Christian Andersen).  Renard, histoire burlesque chantée et jouée (Texte du compositeur d'après des contes populaires russes).  RagtimeTrois pièces pour clarinette seulePribaoutkiBerceuse du chatDeux poèmes de Constantin BalmontQuatre chants paysans russes.  Olga Peretyatko, Elena Semenova, Svetlana Shilova, Edgaras Montvidas, Ilya Bannik, Nabil Suliman, Yuri Vorobiev.  Jean-Michel Bartelli.  Chœurs de l'Opéra national de Lyon, Orchestre de l'Opéra national de Lyon, dir. Kazushi Ono.  Mise en scène : Robert Lepage.

Si Le Rossignol est rarement monté, il le doit à sa brièveté.  En moins d'une heure et trois micro-actes, Stravinsky brosse la fable morale de l'Empereur de Chine qui côtoie la mort pour avoir confondu le naturel du chant du Rossignol avec la froide mécanique d'un automate offert par son collègue du Japon.  S'apercevant de sa méprise, il réhabilite l'oiseau qui lui promet de revenir chanter toutes les nuits.  Le canadien Robert Lepage, chantre de l'imagerie onirique (La Damnation de Faust à l'Opéra Bastille, The Rake's Progress à Lyon et à la Scala), sait comme peu construire un univers féerique.

  Pour ce faire, il convoque plusieurs techniques, peu usitées à l'opéra : les marionnettes d'eau vietnamiennes, les ombres chinoises, le théâtre d'ombres balinais.  Le résultat est fascinant.  La fosse d'orchestre devient un bassin empli d'eau, reléguant les musiciens sur le plateau, séparés qu'ils sont des chanteurs par une sorte de guirlande formée par le chœur.  Les solistes évoluent dans un monde de fantaisie aquatique, chacun maniant sa marionnette, sorte de prolongement de soi-même.  La magie du double qui confond les différences d'échelle fait passer de l'un à l'autre dans une démarche on ne peut plus spontanée.  « Seigneur comme c'est beau ! » s'exclame le pêcheur à l'écoute du chant de l'oiseau.  Cela vaut pour l'ensemble de cette féerie raffinée.  L'œil est enchanté par la magnificence des costumes chamarrés et des éclairages changeants qui sculptent de délicates scénettes, tel le combat de minuscules dragons marins ou l'oiseau virevoltant au bout d'une longue perche.  L'exotisme se conjugue au rêve.  L'oreille ne l'est pas moins par un cast d'une belle tenue, dominé par les sûres vocalises d’Olga Peretyatko, une voix de soprano colorature digne sans doute de son illustre devancière Jenny Lind, « le rossignol du Nord », pour laquelle Andersen avait écrit le conte, et un orchestre étincelant.

 La première partie du spectacle met en perspective ce conte avec un collage de petites pièces peu connues appartenant à la même période russe du compositeur et empruntant à la veine animalière.  Elle s'ouvre par un ragtime endiablé et doit ses enchaînements aux Trois pièces pour clarinette seule.  Les courtes fables sont joliment racontées par un suggestif jeu d'ombres chinoises.  Le clou en est la pochade que constitue Renard, transfigurée par la régie de Lepage.  Tout y est d'une extrême efficacité dans son apparente simplicité, à l'aune des courses-poursuites tragi-comiques d'un coq orgueilleux et du malin goupil.  Mêlant malicieusement envers du décor et action figurée par le théâtre d'ombres, dès lors que les mimes officient au-devant de la scène ou qu'un écran à mi-hauteur laisse apparaître les acrobates, la réalité et la fiction s'entremêlent en pure poésie.  Là encore la rareté fantasque du monde sonore concocté par Stravinsky dans sa première manière ne saurait avoir meilleurs avocats que Kazushi Ono et l'Orchestre de l'Opéra de Lyon.  À noter que ce spectacle d'une inventivité jubilatoire sera repris à Lyon durant l'automne ; une occasion à ne pas manquer.