Pelléas et Mélisande de retour à l'Opéra Comique.

Claude DEBUSSY : Pelléas et Mélisande.  Drame lyrique en cinq actes.  Livret du compositeur d'après la pièce de Maurice Maeterlinck.  Karen Vourc'h, Phillip Addis, Marc Barrard, Nathalie Stutzmann, Markus Hollop, Dima Bawad.  Accentus.  Orchestre Révolutionnaire & Romantique, dir. John Eliot Gardiner.  Mise en scène : Stéphane Braunschweig.

Ce qui frappe dans la nouvelle présentation de Pelléas et Mélisande à l'Opéra Comique, c'est l'immédiateté du flux sonore en parfaite adéquation avec le gabarit de la salle, celle-là même où l'œuvre fut créée.  La quasi-transparence exigée par John Eliot Gardiner, comme le débit souvent lent qu'il lui imprime, s'accommodent plutôt bien des instruments anciens de son orchestre.  Celui-ci est comme allégé pour, selon le chef anglais, « garder sa pureté à chaque timbre ».  Le résultat est fascinant.  Ainsi les vents retrouvent-ils leur vraie place, se dégageant de la texture des cordes sans qu'en souffre l'équilibre d'ensemble.  Délaissant l'ondoiement pseudo impressionniste, la lecture se veut objective et économe. 

Même souci dans le chant qui privilégie une déclamation proche du parlé, soutenant minima la mélodie pour magnifier le naturel de la prosodie debussyste.  Ce que la distribution, d'une grande homogénéité, achève avec bonheur ; hormis un Arkel monochrome et bataillant avec la justesse.  Elle est marquée au coin de la jeunesse.  Admirable, la Mélisande de Karen Vourc'h épouse le personnage avec une touchante simplicité.  Le Pelléas de Philipp Addis, secret et tendre, maîtrise avec doigté une ligne de chant qu'on sait délicate.  Marc Barrard, qui évite tout écart mélodramatique, propose un Golaud d'une criante vérité, alors que le ton mat de la voix accentue le caractère poignant d'un parcours proche d'une descente aux enfers.  Sans doute, le fait de confier Yniod à une soprano, et non à un jeune garçon, sacrifie-t-il la vraisemblance sur l'autel de l'exigence musicale, et on eut aimé plus de gaucherie gamine lors du terrible échange entre père et fils.

 La mise en scène privilégie une expression dramatique épurée, presque minimaliste.  Les échanges resteront pudiques, en particulier entre les deux jeunes gens.  Rarement a-t-on perçu une telle volonté de se défaire d'un jeu « opératique » convenu.  Les personnages se vivent de l'intérieur.  Profil d'adolescent étrangement détaché, presque timide, Pelléas ne se livrera que lors de l'ultime rencontre.  Golaud, loin du cliché du mari soupçonneux, est un homme rongé par l'interrogation sur son existence.  Dans un univers presque figé, peuplé d'êtres qui subissent plus qu'ils n'agissent, Mélisande est la seule à apporter un rayon de lumière, sinon de vie.  Braunschweig dit avoir voulu évoquer un vécu de rêves d'enfance et d'innocence.  Ce qui se confirme surtout chez Mélisande, alors que la dramaturgie souligne une sorte de tragique quotidien.  Reste que l'approche se veut un peu trop clinique, oscillant entre univers confiné de persiennes closes et scénographie stylisée à la Wieland Wagner, peuplée de quelques accessoires anecdotiques (un encombrant phare ou un lit blanc d'hôpital) et qu'enrichissent de superbes éclairages.  Elle élude l'ultime émotion qui émane de la pièce à l'heure de passages cruciaux, telles la sortie des souterrains ou la mort de Mélisande.