Reprise brillante de Billy Budd à l'Opéra Bastille.

Benjamin BRITTEN : Billy BuddOpéra en deux actes.  Livret d'Edward Morgan Forster & Éric Crozier, d'après la nouvelle d'Herman Melville.  Kim Begley, Lucas Maechem, Gidon Saks, Michael Druiett, Paul Gay, Scott Wilde, Andreas Jäggi, Yuri Kissin, François Piolino, Frank Leguérinel.  Orchestre et choeurs de l'Opéra national de Paris, dir. Jeffrey Tate.  Mise en scène : Francesca Zambello.

Si la vitalité d'une maison d'opéra se mesure à la qualité de ses reprises, assurément celle de l'Opéra de Paris est actuellement exemplaire à en juger par Billy Budd donné à Bastille.  Non seulement la mise en scène de Francesca Zambello (1996) n'a pas pris une ride, mais l'excellence de l'interpétation musicale semble la ragaillardir.

  À peu près unique en son genre, pour ne comporter aucun personnage féminin, l'opéra de Britten traite l'histoire d'un jeune marin accusé faussement par Claggart, le maître d'armes d'un navire de Sa Majesté, de vouloir fomenter une mutinerie, et qu'il en vient à tuer dans sa gauche défense.  Il sera jugé et condamné à être pendu devant l'équipage réuni, crucifié sous l'œil du Capitaine Vere qui, pourtant convaincu de sa droiture, ne fera rien pour le sauver.  L'œuvre n'échappe pas à l'ambiguité de ses sous-entendus, notammment de ses implications homosexuelles.  Car si le maître d'armes s'est juré de perdre Billy, c'est que, fasciné par la beauté de celui-ci, il ne peut assumer cette partie inavouée de lui-même.  Mais l'esthète Capitaine Vere n'est-il pas tout autant troublé.  La confrontation manichéenne entre Bien et Mal est transcendée par le drame moral que vit ce troisième personnage, tel qu'exposé dans le prologue et l'épilogue qui encadrent la pièce, elle-même fonctionnant comme un flash-back.  Dans le décor grandiose (Alison Chitty) d'un vaste pont de navire barré d'un mât en forme de croix de Lorraine, où la lumière trace d'envoûtants climats, ou des entrailles de celui-ci, Francesca Zambello sculpte aussi bien l'épique de la fresque (l'attaque d'une frégate française troublée par la brusque tombée de la brume) que la prégnance de l'inexorable tragédie broyant un destin.

 Qu'il s'agisse des chœurs, personnification d'un monde qui se vit clos, ou des figures solistes, chacune magistralement burinée, tout est ici d'une singulière force.  De cet ensemble se dégagent : Lucas Maechem, Billy d'une désarmante et radieuse jeunesse, Gidon Saks, Claggart ou l'homme pervers criant son venin, et Kim Begley, Vere, qui insuffle une touche d'humanité à ce drame de l'extrême.  Jeffrey Tate offre une lecture particulièment accomplie de la partition de Britten : diversité des paysages sonores et de ses résonances, mélange d'agitation et de méditation, de sonorités lugubres ou frénétiques, tout est, sous sa direction, frappé au coin du vrai.