Tamerlano entre au répertoire du Royal Opera.

George Friderich HAENDEL : Tamerlano Opéra en quatre actes.  Livret de Nicola Francesco Haim.  Kurt Streit, Christine Schäfer, Sara Mingardo, Tara Venditti, Renata Pokupic, Vito Priante.  Orchestra of the Age of Enlightenment, dir. Ivor Bolton.  Mise en scène : Graham Vick.

 Situé entre Jules César et Rodelinda, Tamerlano est un des opéras les plus sombres de Haendel.  Dans ce drame des extrêmes, deux fous de guerre - le sultan Bajazet défait par l'empereur Tamerlan - prolongent leur barbarie sur le plan psychologique.  Curieusement, c'est le vaincu, Bajazet, qui tient le premier plan.  Son suicide parachèvera la résolution d'un homme préférant la mort à une liberté à la merci du vainqueur.  Autre particularité : ce dernier rôle est écrit pour un ténor, fait peu ordinaire à une époque dominée par les castrats.  Certes, l'intrigue amoureuse occupe une place de choix, mais elle ne distrait que peu de la trajectoire héroïque des deux héros.

  La mise en scène de Graham Vick au Royal Opera de Londres mise justement sur ce qui ressortit ici à quelque huis clos racinien.  Au dépouillement de la décoration, d'un fin esthétisme, où dominent le noir et le blanc, répond la sobriété de la gestuelle empruntée au vocabulaire de la tragédie.  C'est que les récitatifs accompagnés, fort développés ici en d'amples tableaux scéniques, construisent un drame intense émaillé d'énergiques confrontations.  Une rhétorique de figuration en second plan permet une fascinante mise en perspective des caractères principaux, dont quelques évocateurs arrêts sur image soulignent la véhémence du combat singulier.  Les interprètes l'habitent de manière saisissante.  Kurt Streit - remplaçant Placido Domingo souffrant - trace un grandiose portrait de Bajazet, phénix déchu, défiant l'adversaire d'hier.  Un florilège de rôles féminins, maniant à la perfection ces folles ornementations que Haendel distille sans ménagement, enlumine l'opéra : radiance des sopranos, Christine Schäfer en particulier, couleur moirée des voix graves, dont la contralto Sara Mingardo.  Voilà une démonstration de vocalité exigeante, soutenue par les sonorités généreuses d'un orchestre baroque de haut vol sous la direction avisée, même si un brin guindée, d’Ivor Bolton.