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Catégorie : Opéras

 

Philippe Jaroussky donnait au Théâtre des Champs Elysées le programme de son récent CD, autour des mélodies de Verlaine, « de Fauré à Ferré ». On a dit à propos du disque (cf. NL de 4/2015) tout l'intérêt de la démarche rapprochant plusieurs poèmes de Verlaine mis en musique par divers compositeurs, accompagnés qui au piano, qui par un quatuor à cordes. Le concert apportait divers éclairages nouveaux et une solide confirmation.

Le cadre relativement intimiste du Théâtre de l'Avenue Montaigne est on ne peut plus en situation, car si la salle et surtout sa coupole peinte par Maurice Denis datent des années 1912/1913, les poèmes de Verlaine et les musiques qui les sous tendent, composés au tournant du siècle, y sonnent comme chez eux. La combinaison voix et quatuor à cordes imprime à cette poésie de l'indicible une aura de lumière qu'on n'associe pas nécessairement à ce répertoire. De fait, l'agencement du programme, quelque peu différent de celui du disque, confie au quatuor une sorte de fil conducteur dans le cheminement vocal et même vis à vis du piano. Les six artistes arrivent ensemble sur le plateau dès le début du concert et restent à leur place quand bien même ils ne jouent ni il ne chante, ce qui contribue à créer un sentiment d'unité, rarement atteint au récital, et même à transcender le cadre formel et formaté de celui-ci. Enfin, on a la confirmation d'une évidence : Philippe Jaroussky et ses amis unissent leur art respectif pour le plus pur achèvement expressif. Plus qu'une succession de morceaux, aussi beaux soient-ils, c'est un grand poème qu'ils disent, à plusieurs arborescences musicales et littéraires. Le concert débute par les premières pages du Concert op. 21 de Chausson, pour quatuor à cordes et piano. Quelques autres instants purement instrumentaux viendront émailler la soirée : la Sicilienne op. 78 pour quatuor à cordes de Fauré, le deuxième mouvement du Quatuor de Debussy, l'Idylle pour quatuor à cordes de Chabrier, ou Clair de lune extrait de la Suite Bergamasque pour piano de Claude de France. Le chanteur se lève pour interpréter telle mélodie avec l'accompagnement du seul piano ou celui des quatre cordes. On entendra tour à tour des extraits des Poèmes saturniens (1866), de veine mélancolique, dont « Promenade sentimentale » (musique de Charles Bordes) ou « Chanson d'automne », mise en musique par Reynaldo Hahn, mais aussi par Ferré. Des Fêtes galantes, écrites en 1869, et leurs jeux amoureux précieux, mais parés d'une suprême élégance française, Jaroussky a choisi « Clair de lune », «  Pantomime », « Fantoches », « Mandoline » (ce dernier poème enluminé par Fauré, Debussy et Hahn), « En sourdine », le « Colloque sentimental » (sur des musiques de Canteloube, et encore de Ferré).  C'est bien sûr La Bonne Chanson, de 1872, qui a le plus inspiré les musiciens, dont Fauré qui mettra en musique 9 de ses 12 poèmes, comme « La Lune Blanche » - et sur lequel composera aussi Régine Poldowski, fille du violoniste Wieniaswski. Des Ariettes oubliées, de 1888, on entendra en particulier « Green » (Fauré, Caplet).

 

Debussy, Fauré et Hahn sont les chantres les plus désignés de Verlaine, avec de  subtiles mais bien réelles différences. On succombe aussi à la manière de Chabrier, de Déodat de Séverac, de Caplet, voire de Saint-Saëns (« Le vent dans la plaine »). Plus près de nous, et dans le domaine de la chanson, ce dont les originales adaptations de Trenet, et en 1941, celle de la « Chanson d'automne » par Brassens. Partout, la poésie musicale de Verlaine fait corps avec la musique tout court, car sa versification, qui fuit le carcan et le corseté, appelle la prosodie du chant ; ce chant qui est le prolongement naturel de la poétique verlaisienne. Philippe Jaroussky montre une réelle empathie pour ces textes et musiques, une intelligence aiguë pour  en extraire le suc. La voix, qui s'est étoffée dans le medium, se coule dans la fluidité de ces morceaux sublimes. Lorsque la voix s'élève dans l'aigu, c'est comme si quelque ange ravi se faisait une fête de l'esprit. La diction impeccable triomphe de la ductilité redoutable de la manière verlaisienne, adoptant le ton juste, sans jamais verser dans le fabriqué. La simplicité de l'approche est à l'aune du naturel de la démarche. Ses confrères du Quatuor Ebène déploient une finesse toute gallique, tandis que Jérôme Ducros maintient une ligne d'accompagnement vraiment participative. En bis, ils donneront une pochade de Chabrier, l'air de Poussah, tiré de l'opérette « Fisch-Ton-Kan » (1873), puis « L'heure exquise » dans la version somptueuse de Reynaldo Hahn, et « Colombine » vue par Brassens, mettant un point final joyeusement rythmé à une soirée décidément pas comme les autres.