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Catégorie : Opéras

Hector BERLIOZ : Benvenuto Cellini. Opéra en deux actes. Livret de Léon de Wailly et Auguste Barbier. John Osborn, Laurent Naouri, Orlin Anastassov, Mariangela Sicilia, Michèle Losier, Maurizio Muraro, Nicky Spence, Scott Conner, André Morsch, Marcel Beekmann. Chœur de l'Opéra national néerlandais. Rotterdam Philharmonic Orkest, dir. Sir Mark Elder. Mise en scène : Terry Gilliam. Het musik Theater Amsterdam.      Décidément Pierre Audi, le directeur du Nederlandse Opera aime faire des coups ; et ne rate pas sa cible. Après un Lady Macbeth de Mzensk confié à Martin Kusej ou un Kitège à Dmitri Tcherniakov, pour ne citer que ces deux là, il a fait appel à Terry Gilliam pour mettre en scène le délicat Benvenuto Cellini. Il s'agit d'une co production avec l'ENO de Londres, où le spectacle fut donné en 2014 devant des salles sold out. Il faut dire que du spectacle, il y en a, à revendre ! L'opéra de Berlioz, ce mélange de grand opéra et d'opéra-comique, n'appelle-t-il pas la fantaisie ?

Avec sa trame où se mêlent intrigue amoureuse sur fond de quiproquos (Teresa courtisée par Cellini mais aussi par Fieramosca), et tranche d'Histoire généreuse : la confection par l'illustre ciseleur de la statue de Persée promise au Pape Clément VII. Ces deux thèmes s'entrecroisent au fil d'une action plus échevelée que réellement logique où Berlioz se révèle tout sauf cartésien. On comprend l'engouement du public britannique pour son théâtre. Il y achève ici une symbiose entre la comédie, souvent très franche, et le mélodrame le plus convenu, mais vu au second degré. On sait que l'opéra ne connut pas le succès lors de sa création en 1838, et que pour venir en aide à son ami, Liszt imagina une autre version, cette fois en trois actes, donnée à Weimar en 1852. Berlioz y est pourtant chez lui : et cet autre « épisode de la vie d'un artiste », à l'exemple de celui de « Leilio » et de la « Fantastique », n'est pas moins original, encore qu'il résume un savant alliage du classicisme et de la grande imagination romantique, beaucoup d'ingénuité et une vitalité sans borne, où imbroglios, ruses, vraies fausses coïncidences cohabitent avec un sens du burlesque irrépressible. Si l'on ajoute l'empathie du musicien pour l'art de la dérision, les rapides changements dans la conduite de l'action, le goût du pot pourri, on a les recettes de ce qui devrait être une pièce à succès. Malheureusement, on a tendance à n'y voir que le premier degré et à s'enfermer dans une lecture visant à juxtaposer ces éléments plutôt qu'à les croiser. Une production, due à Philipp Stölzl, au Festival de Salzbourg 2007, créa déjà la sensation, en faisant de Benvenuto Cellini un Blockbuster cinématographique, pas toujours du meilleur effet.

 

 

 


©Matthias Baus

 

 

 

Terry Gilliam va plus loin encore, mais fait plus mouche. Parce qu'il saisit tout ce qu'il y a d'ubuesque dans cette histoire. Celui qui a donné (plus que ses autres confrères) son nom à l'épopée des Monty Phyton, cette série télévisée anglaise des années 1969-1974, est devenu un réalisateur en vue : « Monty Python and the Holy Grail » (1975), « The life of Brian » (1977), puis, entre autres, « Brazil » (LAFCA 1985 du meilleur film), « Le Roi Pêcheur » (Lion d'argent à Venise en 1991) ou encore « Les frères Grimm ». Il s'adonne désormais depuis 2011 aussi à l'opéra et on lui doit une Damnation de Faust, déjà à l'ENO. Sa conception de Benvenuto Cellini se signale avant tout par une constante animation, pas seulement durant les scènes d'ensemble, mais aussi au long des passages plus restreints où il enveloppe les péripéties de l'action principale dans des seconds plans animés. Ainsi du périlleux trio de l'acte I, où l'on voit passer des fêtards dans la rue au lointain. Ce parti s'affiche dès l'Ouverture qui donne lieu à illustration, sorte de digest de la scène du Carnaval à venir, avec animation dans la salle et apparition de deux effigies de gigantesques poupées : un ridicule et une tête de mort. Cette activité souvent débordante s'inscrit dans une décoration elle-même pléthorique, figuration de dessins d'architecture de Piranèse projetés en fond, enfilades d'escaliers permettant de détacher plusieurs plans. Elle trouve son apogée durant le tableau du Mardi gras et bien sûr dans celui du Carnaval romain sur la Place Colonna où Gilliam convoque en un foisonnant barnum acrobates, jongleurs, cracheurs de feu, échassiers, et pantins dans la plus pure veine exhibitionniste. Juxtaposant bien pensance et grotesque. Mais Berlioz ne l'a-t-il pas conçu ainsi ? Les mouvements de foule s'accommodent de déplacements du décor lui-même créant un sentiment de folie collective où le quiproquo (les moines capucins) devient presque logique et les fous plutôt intelligents. La veine Monty Python ne dit pas non plus son dernier mot : l'arrivée du Pape et la tirade « A vos péchés pleine indulgence » donne lieu à une image pour le moins paroxystique : Clément VII fait son entrée juché sur un portant déroulant un escalier, harnaché dans un ample vêtement de mandarin... et entouré de sbires qui plus que des Gardes suisses, font figure de fantoches bardés de casques emplumés d'une aigrette rouge vif. La direction d'acteurs, au sein de ce fatras, reste pourtant lisible et les caractères, à défaut de posséder une réelle épaisseur dramatique, en ressortent plutôt bien typés.

 

 

 


©Matthias Baus

 

 

Le spectacle se distingue encore par sa très belle qualité musicale. La distribution est très étudiée et à une exception près, totalement valeureuse. John Osborn prête à Cellini les atouts d'un des grands ténors bel cantistes du moment. Car il faut dans ce rôle exigeant une voix ductile et des intonations racées. Osborn qui est la partenaire de Cecilia Bartoli dans Otello de Rossini ou Norma de Bellini, montre combien le rôle est pur raffinement. On ne sait qu'apprécier : le legato souverain, la quinte aiguë aisée, doublée d'un usage subtil de la voix de tête. L'air « que ne suis-je un simple pasteur » est un modèle de bon goût, rappelant l'art du grand Nicolaï Gedda. Et là où il faut de la puissance, la voix s'envole facilement (Romance du Ier acte). Enfin un diction consommée et une idée de ne pas se prendre au sérieux achèvent un portrait frôlant l'idéal. La Teresa de Mariangela Sicilia (remplaçant Patricia Petibon qui avait déclaré forfait) est une découverte. Car ce petit bout de femme, issue de l'Académie d'Aix-en-Provence (2011) et déjà lauréate du Concours Operalia de Placido Domingo, en 2014, offre un soprano qui a de l'étoffe et une conduite vocale sûre. Un souci du texte et une savante différenciation entre lyrisme et éclat, un médium large et des aigus percutants (Cavatine « Entre l'amour et le devoir », à l'acte I) démontent un talent avec lequel il faudra compter, car une prise de rôle de cette qualité est rare. Laurent Naouri est un Fieramosca attrayant, vrai faux grotesque qui sait déployer des ressources insoupçonnées. L'air « Ah! qui pourrait me résister ? » est un chef d'œuvre de beau chant français. Orlin Anastassov est un Pape clément VII bien sonore  dont le sérieux est à prendre au second degré. L'Ascanio de Michèle Losier est un autre winner : outre une prestance lutine, dans ce rôle travesti, le timbre de mezzo clair est attrayant. Les deux airs font bel effet par leur faconde et un entrain communicatif. On a même confié le rôle plus qu'épisodique du Cabaretier au ténor néerlandais Marcel Beekman, hier Platée à l'Opéra Comique : son couplet de la taverne est un régal de drôlerie. Seul, Maurizio Muraro en Balducci est en deçà, du fait d'une articulation laissant à désirer et d'une voix qui ne projette pas suffisamment. Les chœurs du National Opera d'Amsterdam sont plus que vaillants et leur diction satisfaisante. Sir Mark Elder, qui dirige l'Orchestre Philharmonique de Rotterdam, connaît son Berlioz sur le bout  du doigt. Son interprétation a du punch et de l'épique au centuple, ménageant les effets de surprise que cèle une musique exubérante, au langage excentrique, certes, mais pas si fragmentaire que l'on croit. Les trésors d'orchestration que Berlioz traite çà et là, et ces effluves de clair lyrisme, on les savoure, comme les basses grondantes durant l'air de Cellini au II ème acte.