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Catégorie : Opéras

Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue ou la délivrance inutile. Conte en trois actes. Livret de Maurice Maeterlinck. Ori Phillips, Sylvie Brunet-Grupposo, Marc Barrard, Aline Martin, Cocio Pèrez, Gaëlle Alix, Lamia Beuque, Délia Sépulcre Nativi, Jaroslav Kitala, Peter Kirk, David Oller. Chœurs de l'Opéra national du Rhin. Orchestre symphonique de Mulhouse, dir. Daniele Callegari. Mise en scène : Olivier Py. Opéra de Strasbourg.L'unique opéra de Paul Dukas, Ariane et Barbe-Bleue, occupe une place à part dans le répertoire. Ne serait-ce qu'eu égard à la difficulté de distribuer le rôle titre féminin. Créé en 1907, à l'Opéra Comique par Georgette Leblanc, l'épouse de Maeterlinck, il connaîtra son heure de gloire à l'Opéra Garnier lorsque Germaine Lubin le reprendra en 1935. Depuis lors, il demeure peu représenté. Un autre point d'achoppement réside dans le contenu même de l'œuvre.

Conçu par Maeterlinck comme une vraie trame d'opéra, le livret ne dispense qu'une action dramatique réduite. Il véhicule d'abord des idées, et au premier chef celle de la liberté non saisie par les cinq femmes de Barbe-Bleue et que leur offre Ariane, et leur choix final de rester assujetties à cet homme. D'où le sous titre de « la délivrance inutile ». Pour ce faire, Maeterlinck emprunte au mythe grec d'Ariane qui désobéit pour permettre à Thésée de sortir du labyrinthe ; ce qui renvoie à l'Ève de la Bible qui brava l'interdiction de toucher au fruit défendu. « Il faut désobéir : c'est le premier devoir quand l'ordre est menaçant et ne s'explique pas », proclame-t-elle. Ariane incarne la lumière triomphant des ténèbres du mal qu'incarne Barbe-Bleue. Mais on ne peut faire le bien malgré tout et les cinq femmes demeureront dans leur prison : on aime bien son bourreau. Ariane elle-même part après avoir sauvé ce bourreau, sans doute aussi par amour. Dukas a fait de cette trame une œuvre, baptisée « conte », s'emparant de ce sujet légendaire à portée philosophique. Il l'enchâsse dans une trame symphonique intense : c'est l'orchestre qui tient ici le premier rôle. Comme l'observera Olivier Messiaen, admirateur inconditionnel de Dukas et de son opéra, « Dukas... a choisi un sujet si vaste qu'il touche à tous les sujets, et la somptueuse symphonie dont il l'a parée nous les dit tous ». De fait, la symphonie est impressionnante par sa richesse, l'originalité de l'instrumentation, les trouvailles harmoniques (l'évocation des pierreries au Ier acte ), et la formidable plénitude sonore qui s'en dégage. On a dit que l'œuvre agissait comme une progression de l'ombre vers la lumière, ce qui caractérise une tension en apparence absente du texte.

 

 

 


© Alain Kaiser

 

 

 

Qu'en peut-il en être de sa traduction scénique ? « Le motif de la révolution impossible » est, selon Olivier Py, au cœur de l'opéra, et le fait que « les hommes restent attachés à leurs ténèbres et non pas à la lumière de la Raison », comme les femmes de Barbe-Bleue attachées à leur bourreau. Partant du constat que l'œuvre est « à la fois onirique et très concrète », mais aussi sans doute basée sur des dialogues parfois filandreux pour ne pas dire longuets, il prend le parti d'animer. Ainsi divise-t-il le plateau en deux : au niveau bas, une grotte en pierres grossières, dans laquelle Ariane va ouvrir les six portes où sont recluses les femmes ; au dessus, une sorte de théâtre sur le théâtre où se profilent une forêt ou un intérieur bourgeois, et se noue une intrigue autour de Barbe-Bleue, figure de minotaure, et de ses acolytes encagoulés avant de paraître complètement nus. Peu à peu une action théâtrale se met en place, autant de visions de cauchemar et d'ébats érotiques d'une crudité totale. Si au Ier acte, la forêt est traversée d'ombres blanches, sans doute celles des âmes féminines que pourchasse le héros en éternel manque de chair fraiche, le deuxième voit s'installer un ballet de femmes dénudées, les cinq femmes, flanquées de leurs tortionnaires mâles, le visage serti d'un masque d'animal antique. Le III ème surenchérit, dès le prélude, qui donne lieu à une scène de sabbat bachique présidée par Barbe-Bleue, doublé par un éphèbe nu. Certes, on voit bien que Py revient à la donne de départ de Maeterlinck qui dans les premières ébauches du livret, attribuait une plus grande prééminence à Barbe-Bleue et imposait d'ailleurs sa présence pendant tout le premier acte ; et où il apparait comme violent, et débauché, une sorte de monstre. Mais cette constante animation factice, certes proposée en simultané et au deuxième plan, capte nécessairement l'attention qu'elle en vient à monopoliser, au détriment du substrat symphonique et vocal. Que viennent faire ces relents de messe noire, ces fantasmes appuyés, ces orgies rougeoyantes mêlant sexe, alcool et sabbat, et surtout cette empressement d'Ariane autour d'un Barbe-Bleue nu, au final ? On a compris ce qui se passe, nul besoin de souligner. Mais ceux qui abordent la pièce y comprennent-ils quelque chose ? Il reste des images saisissantes, mais plus que dérangeantes, peu en situation quant à la problématique philosophique défendue par le metteur en scène. La direction d'acteurs n'a au demeurant pas l'acuité à laquelle il nous avait habitués. Il y a un gap entre les intentions affichées et leur réalisation.

 

 

 


©Alain Kaiser

 

 

 

Musicalement, les choses, ce jour là, furent plus qu'acceptables : Lori Phillips, une jeune cantatrice américaine, remplaçant Jeanne-Michèle Charbonnet dont la prestation aurait été désastreuse les soirées précédentes, offre un français plus qu'acceptable et une diction satisfaisante, alors que propulsée dans le spectacle que l'on sait à la onzième heure. De ce rôle impossible de walkyrie française, qui taxe la voix dans le medium grave comme dans le registre aigu, et qui requiert une endurance toute wagnérienne, car le personnage ne quitte pratiquement pas la scène, son calibre de soprano dramatique fait son affaire. Grâce à elle la soirée aura été sauvée. Non que les autres protagonistes ne soient pas à la hauteur. Ils sont excellemment tenus. Sylvie Brunet-Grupposo campe une Nourrice de choix, même si le rôle est plus un faire valoir qu'une vraie offre dramatique. Le beau métal grave de quasi contralto fait merveille et la diction est pur régal. Dans la partie plus qu'épisodique vocalement de Barbe-Bleue, Marc Barrard offre le meilleur. Les cinq femmes dépassent leur statut de second plan pour apparaître au premier, en particulier la Sélysette d'Aline Martin. Les Chœurs de l'ONR, qu'on a eu la bonne idée non de laisser en coulisses, mais de placer dans les loges d'avant scène, s'acquittent de leurs interventions avec talent. On sait que l'orchestre d'Ariane et Barbe-Bleue est tourné vers Wagner, que Dukas admirait, autant qu'il paie tribut à Debussy, quoique d'une manière bien différent du Pelléas et Mélisande de celui-ci. Il plus charnu mais aussi paré de nuances lyriques ; comme il en est l'évocation des pierres précieuses au Ier acte. Celle des diamants donne lieu à un vrai vertige de sons. Au fil de la direction de Daniele Callegari, qui se confronte pour la première fois à ce monument, on entend plus le poids wagnérien que la transparence debussyste, malgré la citation empruntée à Pelléas et Mélisande lors de l'évocation de cette dernière, bel hommage à l'ami musicien. La richesse de la partition, que le chef compare au genre du poème symphonique, et dont il trouve un exemple dans la palette luxuriante d'un Rimski- Korsakov, s'en trouve amoindrie dans une approche sous haute tension. Et les effluves lyriques sont quelque peu noyées dans un maelström trop souvent forte. Le chef d'œuvre de Dukas eût mérité mieux, surtout quant à sa traduction scénique.ó