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Catégorie : Opéras

ean-Philipe RAMEAU  : Castor et Pollux. Tragédie en cinq actes. Livret de Pierre-Joseph Bernard, dit Gentil-Bernard. Version de 1754. Antonio Figueroa, Aimery Lefèvre, Hélène Guillemette, Gaëlle Arquez, Hasnaa Bennani, Dashon Burton, Serguey Romanovsky, Konstantin Wofff. Choeur du Capitole. Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset. Mise en scène: Mariame Clément.  Théâtre du Capitole.

 Troisième opéra de Rameau, Castor et Pollux a, ces temps, la faveur des directeurs d'opéra. Après le TCE (cf. NL de /2015) et les Opéras de Dijon et de Lille, voici une nouvelle production au Capitole de Toulouse. On a choisi la version remaniée de 1754, qui omet le prologue et offre de la tragédie en musique une approche plus compacte du thème de l'amour fraternel, de l'« amitié» au sens qu'avait ce mot au XVII ème siècle.

On sait l'histoire : deux frères, Castor, Pollux, aiment la même femme, Télaïre, et deux sœurs, celle-ci et Phébé, le même homme, Castor. Alors que Castor est blessé mortellement, Pollux ira le chercher au royaume des Enfers, acceptant l'ordre de Jupiter de prendre sa place. Mais le dieu décide finalement de les unir dans les cieux pour former la constellation des Dioscures. Phébé, en revanche prend leur place aux Enfers. Selon Christophe Rousset, cette seconde version  « évite toute place à une mythologie inutile ». Elle focalise sur l'évolution psychologique des deux frères à l'heure du choix, quasi cornélien chez Pollux. Une aubaine pour un metteur en scène. Mariame Clément revendique « une lecture paradoxale et abstraite », et prétend ne rien imposer au spectateur. Billevesée ! Sa vision est radicalement réaliste : une histoire de famille qui se trame dans un « lieu familial commun », une vaste maison bourgeoise de style victorien, rigide et sombre, dans le vestibule de laquelle trône un escalier monumental. Pour mettre en exergue l'idée de lieu de passage mais aussi le facteur de l'espace et la métaphore des recherches de tout un chacun. La nombreuse domesticité de la demeure fera office de choristes. Les passages de ballet fonctionnent tel un espace où les protagonistes se remémorent leur passé. De fait, dès l'ouverture, on surprend le jeu des deux gamins qui deviendront adolescents, puis les adultes de l'histoire. Idem pour ce qui est des deux sœurs. Une ascension de générations en somme. L'idée n'est pas saugrenue. Reste que malgré une apparence de fluidité et un achèvement magistral, elle se développe dans un contexte et une visualisation terriblement pessimistes et un peu corsetés. Le paradoxe va résider dans le traitement réservé à Pollux, le rejeton immortel, curieusement moins choyé par l'entourage familial que son demi frère Castor ; et surtout dans le fait que ce modèle d'équilibre dramatique (et musical) qu'est la tragédie lyrique de Rameau est ramenée au ras d'une vision quelque peu terre à terre. Des images fortes, mais complaisantes, renforcent cette impression mortifère : tel Castor emmuré dans une chambre mortuaire d'un blanc clinique, tandis qu'en dessous on véhicule un cercueil et qu'on y dépose son sosie, dont on a préalablement fait la toilette du mort. Pas de changement de décor pour la scène des Champs-Elysées, et l'air de Castor revenu des enfers, « Séjour de l'éternelle paix » sonne en parfait décalage avec le texte musical. Mais il est de belles et originales images : comme l'échange par les deux frères de leurs vêtements (« Ornements les plus doux »), acte de leur réconciliation, après que Pollux eût délivré Castor de la mort ; et ce trio final des deux hommes vêtus à l'identique (dans le costume de Pollux), entourant Télaïde, lequel ensemble ne verra pas le décor changer pour voir apparaître le palais éclatant de Jupiter célébrant la « fête de l'univers ». Cela nous sera refusé tout comme le finale poursuivra sur cette tonalité sombre : Phébé, désormais isolée, erre comme égarée. 

 

 

 

Heureusement que bonheur musical il y a. Grâce à Christophe Rousset et à ses formidables Talens Lyriques. Le chef ne tarit pas d'éloges sur cet opéra. Et sur le choix de la version de 1754, musicalement plus achevée encore que celle de 1737: une musique riche, sensuelle, à l'appui d'un texte ciselé, offrant aux interprètes des tessitures très longues, pour Pollux en particulier. Sa direction est très engagée, vive, fébrile parfois, pour traduire la force rythmique, comme à l'heure du chœur des enfers ou de cette quasi « temporale » du IV éme acte. Les sonorités raffinées dispensées  achèvent une manière élégante, et on savoure les interventions solistes du basson, du contrebasson ou des cuivres à la belle patine. Les sortilèges de la mélodie ramiste, Rousset les distille en fin connaisseur et offre une vraie limpidité gallique. Sa distribution partage une qualité cardinale : la noblesse de la déclamation. Aimery Lefèvre, que sa formation au CMBV prédestine à pareil emploi, abordé pour la première fois, campe un Pollux intense : la voix, de type baryton Martin, excelle à traduire l'ambiguïté du personnage et son cheminement vers l'acte de bonté. Antonio Figueroa, pour une prise de rôle et une première incursion dans l'univers de Rameau, offre de Castor un portrait bien taillé. Le timbre qui n'est pas sans rappeler le type du ténor français baroque, comme son collègue canadien Pascal Charbonneau, est agréable et la voix bien placée. Avec Télaïre, Guillemette Laurens, qui fut naguère de l'aventure toulousaine des Indes galantes, conjugue limpidité vocale et générosité de la femme aimante. Gaëlle Arquez, Phébé, projette haut et fort, presque trop, et la composition est impressionnante : de la passion à la rage puis la folie. Aussi enflammée que sa consœur est placide. Les autres rôles, comme le Chœurs du Capitole, font œuvre de vaillance et de nuances.