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Catégorie : Opéras

Tragédie lyrique en cinq actes et un Prologue. Livret de Charles-Antoine Le Clerc de la Bruère. Version de 1737. Karina Gauvin, Gaëlle Arquez, Reinoud van Mechelen, Florian Sem

Cinquième opéra de Rameau, créé en 1737, Dardanus n'est pas le plus abordable non plus que le plus aisé à monter. Il pêche par la pauvre qualité de son livret. Charles-Antoine Le Clerc de la Bruère était un jeune poète en vue, adoubé par Voltaire - auquel Rameau aurait pensé pour tenir la plume - mais pas toujours inspiré, et la pièce tombe au plus fort de la querelle dévastatrice des lullistes et des ramistes. La tragédie lyrique est mâtinée de tragédie ballet et le résultat quelque peu hybride pour ce qui est un huis clos amoureux entre trois personnages, Iphise, Dardanus et Anténor.

Un magicien, Isménor, permettra aux deux amants de se retrouver, après qu'Anténor aura laissé la place et que Dardanus ait été sauvé des dents d'un monstre, mythologie oblige. Le problème est que cet emprunt au merveilleux, de règle dans la tragédie lyrique, s'il est prétexte au grand spectacle, n'apporte pas grand chose à la vraisemblance dramaturgique. Et l'œuvre progresse au fil de ses six épisodes, un prologue et cinq actes, en un patchwork au potentiel peu dramatique. Heureusement, la musique de Rameau sauve tout et promet des pages souvent d'une stupéfiante beauté. Debussy, dira avec le délicieux sarcasme qu'on lui connait, à l'endroit de son illustre prédécesseur : «...il faut l'aimer, avec ce tendre respect qu'on conserve à ces ancêtres, un peu désagréables, mais qui savaient si joliment dire la vérité ». On danse beaucoup dans Dardanus, et la féérie du ballet avive bien des situations, les précédant ou en concluant la signification (ainsi de l'épisode qui suit le « Sommeil de Dardanus »). Mettre en scène cet opéra « n'est pas un cadeau » relève Michel Fau. Tournant le dos à toute velléité « de modernisation », comme à la volonté « de reconstitution », il opte pour une habile troisième voie, celle d'une transposition amusante et légèrement décalée « qui réinvente le XVII ème », avec un clin d'œil du côté de Fellini dans l'amusante exagération des couleurs et des accessoires. Mais les canons baroques sont respectés : apparitions du dessus, monstre effrayant, attitudes juste hyperboliques et effets de symétrie. L'architecture du beau théâtre Gabriel de Bordeaux est aussi une source d'inspiration, depuis ce rideau de scène tout en perspectives jusqu'à ce décor qui prolonge les galeries de la salle avec ses colonnades. Fau veut s'inscrire dans le rêve et son contraire, le cauchemar, et partant, dans l'extraordinaire de ces situations pas toujours crédibles à nos yeux, mais qu'il faut tenir avec respect. Il ira jusqu'à une certaine démesure dans le jeu, quoique sans outrance, et l'excessif verbal des dialogues sera ancré dans une approche naturelle, non empesée. De même les danses sont revisitées à la façon dégingandée et décontractée d'aujourd'hui, mais avec une bonne dose d'ironie par rapport à la manière baroque. La décoration se veut onirique, truffée de tons vifs, des rouges d'anémone, des verts de perroquet, presque criards, mais aussi des bleus profonds, réconfortants. Certain tableau, telle la première intervention d'Iphise, est digne d'une aquarelle d'époque. Les apparitions du magicien chaussant lunettes de soleil sont cocasses. Le plateau, volontairement réduit quant à l'aire de jeu, introduit une intimité propice aux dialogues, même si ceux-ci restent volontairement d'un impact prosaïque.

 

 

 


© Frédéric Desmesure

 

 

 

L'interprétation est pur régal. D'abord et avant tout grâce à la direction de Raphaël Pichon. Il précise avoir retenu la version première de 1737, qu'il complète d'emprunts à celle remaniée de 1744, pour une meilleure cohérence musico-dramatique : ainsi du Prologue puisé dans la version de 1744, car plus ramassé, « flamboyant, expansif et excentrique », ou du monologue de la prison, à l'acte IV. Autre idée originale que de revenir au schéma « petit chœur/grand chœur » qui confère à ces moments de digression musicale toute leur virtuosité. Le discours prend sous la baguette alerte du jeune chef une dimension festive, avec même des effluves italiens, par exemple l'air de Vénus au prologue. L'influx dramatique, il le ménage de main de maître par des tempos expressifs et un art consommé des transitions et cette manière de « retenir » l'orchestre entre deux morceaux, « préparant » celui qui suit : ces quelques instants de silence qui font sens parce qu'on attend l'aria et que les premières pages s'en découvrent avec délectation. La fluidité de la ligne (aria « Paix adorable », les diverses danses) n'a d'égale que la clarté de ton qui sait se faire hypnotique (« Dormez, dormez »). L'Ensemble Pygmalion prodigue un jeu perlé et choisi. Chaque membre du cast aussi. Florian Sempey, Anténor, de son timbre charmeur de baryton Martin, est dans les pas de son collègue Stéphane Degout dont il possède déjà la même souveraine autorité, le racé du chant et la clarté d'émission. Gaëlle Arquez est un parangon d'intensité et prête à Iphise puissance et force. Reinoud van Mechelen, désormais un des grands tenants des parties de ténor français classique, brille par une superbe projection, telles les tenues sur une note ou un mot, gage d'expression juste. Le timbre possède la séduction et la couleur idoines pour distinguer le rôle titre. On remarque aussi la basse de Nahuel di Pierro, tour à tour Teucer et le magicien Isménor. Quant à Karina Gauvin, luxus casting, elle apporte à Vénus les prestiges d'une voix de soprano somptueuse et d'une diction impeccable. Les autres rôles comme les Chœurs de Pygmalion complètent une distribution qu'on sent étudiée dans ses moindres détails. Une fière réussite !