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Catégorie : Opéras

Christoph Willibald GLUCK: Orfeo ed Euridice. Azione teatrale per musica. Livret de Ranieri de Calzabigi. Christophe Ainslie & Victor von Halem, Elena Galitskaya, Léo Caniard, Noé Cambriand, Yoan Guérin, Simon Gourbeix, Tom Nermel, Cléobule Perrot. Orchestre, Chœurs et Maîtrise de l'Opéra de Lyon, dir. Enrico Onofri. Mise en scène : David Marton. Opéra de Lyon.

 

Autre volet du « Festival les jardins mystérieux », l'Opéra de Lyon présentait Orphée et Eurydice dans une version pour le moins décoiffante. Sous le prétexte de « dépasser la légende » », David Marton prend comme point d'appui de sa mise en scène la phrase que lance Orphée déplorant la perte d'Eurydice, « Oh, cruel souvenir! ».

Il va mêler présent et passé en dédoublant le personnage titre : un vieil homme « qui se souvient » et le jeune homme qui agit ; musicalement, une basse et un contre ténor. En fait de lyre, le vieil Orphée confie à une machine à écrire Remington ses pensées ; prosaïquement, des textes de Samuel Beckett qui défilent en fond de scène sur le cyclorama.  Ils sont empruntés à l'œuvre « Le Calmant », issu de Nouvelles et textes pour rien (1945). Outre qu'il n'est pas toujours aisé à la fois de lire ledit texte et de suivre l'action, on se perd en conjecture sur le sens de ce procédé ; même s'il est clair que le bonhomme y étale ses états d'âme éplorés. Le texte dévolu au personnage d'Orfeo passe sans solution de continuité de l'un à l'autre, idée en soi  intéressante. La régie propose une foule de symboles : le jeune Orphée faisant figure de garçon rangé, presque compulsif, le vieil homme, du haut de son expérience, méditant sur les évènements,  une vielle bâtisse menaçant ruine, au milieu de nul part, celle des espoirs perdus d'Orphée, des chœurs dansant sur les paroles du héros, ou encore l'Amour démultiplié en huit garçons, idée qui semble-t-il n'a pour but que d'annoncer la scène finale : lors qu'on passe à table, les turbulents rejetons entourent le couple mythique enfin réuni... Les réjouissances finales réserveront une ultime surprise : choristes et solistes sont réunis au bord du plateau tandis que la fosse d'orchestre se soulève pour mettre les musiciens au même niveau : le triomphe de la musique, tant chantée par Orphée ! Reste que pour dynamique qu'elle soit et pour séduisante que soit sa réalisation, cette approche n'échappe pas à un sentiment de lassitude. Elle est trop réaliste, la composante du souvenir trop mise sur un pied d'égalité avec l'action textuelle, qui est elle-même soulignée dans sa crudité. Elle mériterait à être plus suggérée. Un moment crucial telle l'aria « Que farò senza Euridice ? » est ruiné par la vraie-fausse bonne idée de faire défiler devant le jeune Orphée une théorie de dames, autant d'Eurydice, vêtues de blanc. Malgré ou peut-être à cause de cet empilement de signifiants, on est vite gagné par une impression de longueur, paradoxale à l'endroit d'une œuvre qui est en durée la moitié de celle de l'opéra de Schreker, la veille. On est à la limite du «  d'après... » tant prônée par moult metteurs en scène actuels, à l'opéra comme au théâtre parlé. Autre interrogation : pourquoi avoir choisi la version italienne de l'opéra, et non la version française, qui eût mieux « collé » avec le parti pris littéraire adopté ?

 

 

 

Les interprètes se coulent dans ce moule avec empathie. Et d'abord Victor von Allen qui donna de si magistrales interprétations du grand répertoire de basse. D'une formidable présence jusque dans les passages non chantés, il prête une aura grandiose au vieil Orphée. Même si la voix n'a plus le lustre d'antan, elle montre encore de la ressource. Son jeune collègue Christopher Ainslie est moins à l'aise. Outre que le timbre de contre ténor est ingrat, la ligne de chant ne séduit guère : l'air des enfers «  Mille pene, ombre moleste » (Ombres accablées, je souffre) développe peu de charisme et l'aria fameuse «  J'ai perdu... » peu d'aura, alors que le chanteur devrait à cet instant « faire pleurer les pierres ». Le monde musical fourmillant de ce type de voix, le choix paraît curieux. Une belle juvénilité est gâtée par une apparence un peu sèche dans ce parcours d'épreuve. L'Eurydice d'Elena Galitskaya est fort agréable à voir et à entendre, et les huit « Amour » de la Maîtrise de l'Opéra de Lyon parfaitement en situation. Les Chœurs, très sollicités par la mise en scène, font montre d'un engagement de tous les instants. La battue d'Enrico Onifri est énergique, un peu anguleuse dans les passages purement orchestraux (Ouverture, danses de la scène finale), plus apaisée et attentionnée dans l'accompagnement des arias. La tonalité italienne est indéniablement là et l'orchestre de Gluck « ne tombe » pas « dans les bras de Wagner » comme se plait complaisamment à le fustiger Monsieur Croche alias Claude Debussy dans sa fameuse « Lettre ouverte à Monsieur le Chevalier C.W. Gluck », mais atteint une plénitude certaine.