Entre espoir et désastre : Les Stigmatisés à l'opéra de Lyon

Franz SCHREKER : Die Gezeichneten (Les Stigmatisés). Opéra en trois  actes. Livret du compositeur. Charles Workman, Magdalena Anna Hofmann, Simon Neal, Markus Marquardt, Michael Eder, Aline Kostrewa, Jan Petryka, Jeff Martin, Robert Wörle, Falko Hönisch, James Martin, Piotr Micinski, Stephen Owen, Caroline MacPhie, Marie Cognard, Didier Roussel, Kwang Soun Kim, Paolo Stupenengo, Celia Roussel Barber, Karine Motyka, Alain Sobieski, Sharona Appelbaum, Hidefumi Narita. Orchestre, Chœurs et Studio de l'Opéra de Lyon, dir. Alejo  rez. Mise en scène : David Bösch. Opéra de Lyon.

 

 Prisé en son temps, puis banni comme représentant de l'« Entertate Musik » (Musique dégénérée), Franz Schreker (1834-1934) sort peu à peu de l'oubli. On mesure à peine quel foisonnement artistique s'est emparé de la capitale autrichienne au tournant du siècle, en peinture, au théâtre, et bien sûr en musique. Comme Zemlinsky et Berg, Schreker s'illustre à l'opéra.

Die Gezeichneten, composé en 1915, créé à Francfort en 1918, déconcerta du fait de son sujet audacieux. Alviano, un jeune noble laid mais épris de beauté, a créé une sorte de paradis sur terre, sur une île dénommée Elysium ; mais ses amis l'ont transformée en lieu de débauche où ils enlèvent des jeunes filles. Une artiste peintre, Carlotta, d'essence aristocrate (elle est la fille du Podesta Nardi), est attirée par l'étrange Alviano, par séduction plus intellectuelle que physique. Elle finit par se donner au jeune et beau Tamare, son exact opposé. Elle mourra de s'être livrée. Alviano tuera Tamare, soudain devenu un rival. C'est que les deux protagonistes sont des stigmatisés du sexe comme de la vie, lui ayant renoncé à tout commerce de la chair, du fait de sa difformité, elle ne voulant connaître le plaisir de l'amour de peur de succomber. A travers cette trame d'attirance-répulsion se niche le sujet du drame de l'artiste, de deux figures singulières qui vont sombrer dans la folie de leurs propres idéaux. Sur ce texte qu'il a lui-même préparé, Schreker a écrit une musique utilisant sa manière habituelle : le « son lointain », titre d'un de ses opéras précédents, pour un discours épousant le vertige des sens, et des mélismes traités en halo, selon une fantasmagorie sonore sans pareille. Si le dispositif orchestral est immense et le flux nourri, la sonorité reste d'un lyrisme transparent.

 La  mise en scène de David Bösch joue les contraires et nous plonge dans les affres de contrées d'une irrémédiable noirceur. Tout à l'opposé de celle donnée en 2004 au festival de Salzbourg dans le lieu magique de la Felsenreitschule. En homme de théâtre, et comme il l'illustra dans sa vision matérialiste de Simone Boccanegra de Verdi, déjà à Lyon, il force le trait visuel, aidé par des projections fort étudiées démultipliant l'espace scénique : un palais délabré où évoluent des courtisans débauchés et éméchés, un atelier d'artiste aux murs peuplés de mains translucides effrayantes en guise de tapisserie, une île dont l'aspect paradisiaque est transporté dans quelque jardin aux fleurs vénéneuses, fort attractives dans leur luminescence argentée. Dès les premières mesures, Bösch fait défiler de manière compulsive des vignettes de femmes et d'enfants recherchés, « Wanted », « Missing ». La torture morale et physique subie, en cachette, par les femmes, proies des amis d'Alviano, Bösch la dénonce. On a la nette impression qu'Alviano en est partie prenante, et est plus un serial killer qu'un homme passionné d'art, et en tout cas pas un observateur complaisant. Son « procès », au III eme acte, sera manigancé par quelque inquisiteur ; autre grand spectacle faisant pendant aux scènes d'orgies du Ier acte ou à la pantomime sexuelle du début du III ème. Or, apparait vite un écart entre une musique, certes forte dramatique, mais pas spécialement violente, et une régie qui elle l'est essentiellement. Tout ce qui dans la musique, si lyrique, est de l'ordre de l'espérance s'accompagne côté scène de visions de désastre. Le « son lointain » schrekerien est souvent comme enfermé. La mise sen scène refuse le côté onirique qu'appelle la musique, au profit d'un réalisme mortifère. Non que la réalisation technique ne soit pas à la hauteur : elle est formidablement accomplie. Et la direction d'acteurs tout aussi pointue, à l'exemple de l'échange entre Alviano et Carlotta au II ème acte, dans l'atelier de celle-ci, point névralgique de l'œuvre et moment crucial de la régie, où transparaît une meilleure adéquation entre volet musical et dramaturgie. Rare, à l'opéra, est en effet cette déclaration amoureuse d'une femme faite à un homme. Car cette femme est, selon Bösch, «  Non pas objet, mais sujet de l'amour ». Alviano en est comme violé dans ses convictions profondes de renoncement au désir sexuel. Et Carlotta, à cet instant, est-elle sincère ou se paie-t-elle de mots ?

 

En tout cas l'interprétation est au dessus de tout soupçon. Charles Workmann trouve le ton juste et a la présence vocale pour donner à Alviano une épaisseur frôlant quelque idéal. Un sûr métier lui permet de soutenir le choc d'endurance requis par un rôle de ténor tendu, à la limite de la tessiture héroïque. Magdalena Anna Hofmann se tire des pièges de la partie, elle aussi fort périlleuse, de Carlotta : un grand soprano lyrique poussé à des quintes extrêmes, où la voix se sort d'affaire, et personnification convaincante de cette femme ambiguë qui dit n'aimer que la nuit. Simon Neal, hier Le Hollandais de Wagner, offre de Tamare un portrait façon loubard sans état d'âme, prêt à tout sacrifier pour posséder ce qu'il cherche et obtient. La voix de stentor fait le reste. Le beau timbre de basse de Michael Eder donne au Podesta Nardi des prestiges royaux, et Markus Marquardt, le Duc Adorno, puis le Capitaine de justice revu en inquisiteur, distille une vocalité pas toujours agréable, mais une présence on ne peut plus sulfureuse. Une foule de petits rôles agrémente la pièce et la distribution alignée est sans faute ; tout comme les Chœurs maison font fort belle figure, quand bien même accaparés par un jeu des plus expressionnistes. Alejo Pérez nous immerge dans la magie sonore irrésistible de Schreker avec la conviction d'un passionné du «  timbre étrange, torturé, torturant » du compositeur, selon Alain Perroux. L'Orchestre de l'Opéra de Lyon a rarement été aussi engagé et se meut dans cette orchestration opulente avec délice.