Mais où est la belle Manon ?

Jules MASSENET : Manon. Opéra comique en cinq actes et six tableaux. Livret de Henri Meilhac et Philippe Gille, d'après le roman de l'Abbé Prévost.  Natalie Dessay, Guiseppe Filianoti, Franck Ferrari, Paul Gay, Luca Lombardo, André Heyboer, Olivia Doray, Carol Garcia, Alisa Kolosova, Christian Tréguier, Isabelle Escalier.  Orchestre & Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Evelino Pidò. Mise en scène : Coline Serreau.

 

 

Manon est-il bien un des chefs-d'œuvre de Massenet ?  La question n'est pas vaine au vu de la nouvelle production de l'Opéra Bastille : l'opéra-comique semble perdre son âme au sein de cette vaste salle, de ce plateau gigantesque. La régie de Coline Serreau se vit au premier degré.  Mais on s'interroge : est-ce voulu ou involontaire ?  Si l'option est délibérée, l'élément parodique va à l'encontre de l'esprit, même si l'on n'attache pas une importance déterminante à un rendu naturaliste à tout crin. Paradoxalement, la mise en scène ne pousse pas vraiment le raisonnement à son terme :

quelques traits furtifs, pour évoquer l'archaïsme des situations, ne font pas une démonstration. Si, par contre, la manière est involontaire, elle démontre le peu de cas fait de la poétique de Massenet, et qu'il n'en existe pas d'idée claire.  Un exemple : le passage du chanté au mélodrame parlé ne fait pas sens, et n'a donc pas d'impact. Les caractères ne sont qu'effleurés. La première rencontre se perd dans un espace vide. La scène de la chambre n'est pas plus convaincante : on a le sentiment que le parti pris d'une pièce étriquée, placée au centre du vaste plateau, n'a d'intérêt que d'en amener la fin, la capture de Des Grieux par une escouade de mauvais garçons qu'on aura vu débouler subrepticement durant les paroles d'amour échangées avec Manon.  Et celles-ci auront-elles été bien pâlottes. La figure de Manon se déclinera de la petite poupée inconséquente, à la courtisane peu aguichante, malgré sa perruque rouge vif.  Si les ultimes pages sont déchirantes, on le doit sans doute plus à la personnalité de l'interprète qu'à une recherche dramaturgique. Des Grieux est un bien banal amant dont l'hésitation se veut à peine torturée, à Saint-Sulpice. Il n'en amorce l'épaisseur qu'à la dernière scène, un peu tard. Le pataud et lourd Lescaut est plus porté vers la gaudriole que prêt à protéger une petite sœur, qui n'a sans doute pas besoin d'une telle aide. Surtout, Coline Serreau est empêtrée dans une décoration aussi ambitieuse que laide, de surcroît mal éclairée.  Le Cours la Reine frôle le ridicule avec son atmosphère pompeuse d'expo universelle sous la verrière du Grand Palais et ses gigantesques plantes vertes. L'alignement de la foule des badauds est incroyablement conventionnel. Là encore, est-ce voulu ? Le défilé de mode et de « body men », durant l'air de l'héroïne, est tout simplement hors de propos. Les choses sont plus crédibles à la dernière scène, dont l'illustration de lande déserte couleur sépia a de l'allure.  Serreau se piège encore par un mélange de styles dans l'habillement : XVIIIe pour Guillot et les prétendants empressés, façon 1920 pour les beaux gosses en costard et borsalino, lors de la scène du tripot, punk pour Lescaut et ses acolytes.  Le pauvre diable, affublé de veste de cuir, chaînes et perruque porc-épic, est au-delà de la caricature.  Ledit tableau atteint le summum du mauvais goût, qui amasse tout dans un bazar indescriptible. Dire qu'il n'y a pas d'émotion dans cette présentation est un euphémisme. On n'y croit pas.  

 

 

Musicalement, le résultat est moins calamiteux. Evelino Pidò, avec lequel Natalie Dessay aime travailler, livre de belles sonorités transparentes.  Quoique le fini semble parfois s'évaporer dans l'immense vaisseau de Bastille. Du moins, l'orchestre, qui connaît son Massenet, est-il à la hauteur de l'entreprise.  Les chœurs aussi, même si pas toujours concernés, sans doute par le peu de cas fait des scènes d'ensemble.  C'est pour Natalie Dessay encore un challenge que de s'attaquer au personnage multiforme de Manon.  Elle paraît lilliputienne au milieu de cet étalage incongru et de cette infinitude.  Au sortir du carrosse, revisité façon « car vert » d'antan, l'air « Je suis encore tout étourdie » passe quasi inaperçu. Le métier, et surtout la passion dévorante qui anime tout ce qu'elle touche, font le reste : un cheminement vrai vers une déchéance qui ne sombre pas dans le cliché ni la facilité, et qui soudain, à l'adieu, frappe au cœur. La grande tragédienne qu'elle est y sera bouleversante de simplicité. Vocalement, le rôle est tiré vers le registre du soprano colorature. Guiseppe Filianoti n'est pas un bel amant très convaincant : timbre peu avenant, comme congestionné dans l'aigu, alors qu'on est en droit d'attendre une quinte glorieuse, et peu d'aura dramatique.  Si Franck Ferrari est vocalement en phase avec Lescaut, il est desservi par la mascarade qu'on lui fait jouer, et cette figure sympathique en paraît amoindrie.  Le papa Des Grieux, Paul Gay, est en place, malgré la froideur qui lui est imposée. Le ténor Luca Lombardo offre peu de panache vocal à Guillot de Morfontaine, et de crédibilité scénique. Les trois compagnes, n'était la manière cavalière dont elles sont traitées par la mise en scène, défendent bien la belle musique de Massenet.  Au final, un sentiment d'inconfort s'impose, ne bénéficiant pas à une pièce qui, si elle fleure un parfum désuet, jouit pourtant d'une théâtralité bien ficelée.