Giuseppe VERDI : Rigoletto.  Opéra en trois actes.  Livret de Francesco Maria Piave, d'après Le Roi s'amuse de Victor Hugo.  Piotr Beczala, Zeljko Lucic, Nino Machaidze, Dimitry Ivashchenko, Laura Brioli, Simone Del Savio, Cornelia Onciou, Florian Sempey, Vincent Delhoume, Alexandre Duhamel, Ilona Krzywicka.  Orchestre et chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Daniele Callegari.  Mise en scène : Jérôme Savary. 

 

Avec Rigoletto (1851), Verdi entre de plain-pied dans le drame lyrique, qu'il s'était attaché jusqu'alors à imposer par touches successives.  Dans ce premier volet d'une fameuse trilogie, qui verra éclore Le Trouvère et La Traviata, il y fait montre d'un sens aiguisé du drame, à travers des scènes empreintes d'un extrême souci de concision.  Le personnage du bouffon, dont le destin est si rapidement scellé par la malédiction, est assurément une des grandes figures de son théâtre.  Il est de ces individus qui se construisent dans une certaine marginalité par rapport à ceux qui les

entourent, les courtisans ici gravitant autour du duc de Mantoue.  La production de l'Opéra Bastille, due en 1996 à Jérôme Savary, en est à sa énième reprise.  Force est de dire qu'il n'en reste pas grand chose.  Le parti de traiter la pièce en costumes d'époque Renaissance est judicieux, même si l'insertion dans une décoration de vaste palais ou demeure en ruines, dont on ne perçoit plus que quelques fresques abîmées, témoin d'un riche passé, interroge.  Savary, sans doute moins exubérant que de coutume, a cherché à animer le premier tableau par des personnages de foire, idée curieuse s'agissant d'une réception en intérieur.  La grande scène chez le duc manque d'intensité.  Et malgré le dispositif grandiose utilisé au dernier acte, pour habiter à la fois l'auberge déshéritée du spadassin Sparafucile et les bords de la rivière Mincio, l'effet reste prosaïque, du moins dans sa restitution actuelle.  La facture imposante du dispositif ménage mal l'antinomie qui doit exister entre le monde de Cour, foisonnant, et celui, plus intime et calfeutré, où Rigoletto maintient jalousement sa fille.  Les protagonistes, qui se bornent à se mouvoir dans la plus pure convention, sont bien peu inspirés par les situations qu'ils sont censés porter à la vie. Livrés à eux-même, ils se confinent dans le banal. C'est le personnage principal qui en souffre le plus, dont n'émane aucune vraie grandeur.  Dommage !  Car la distribution offre deux voix de premier ordre.  Piotr Beczala, qui se plaît à jouer le partenaire attitré d'une diva russe assoluta, et de quelques autres, possède le timbre quasi idéal pour incarner le duc : phrasé élégant d'un parfait legato, quinte aiguë bien sonore, sans être assénée.  Ses airs sont des moments de bonheur, dont un « La donna e mobile » enlevé avec panache, sans pour autant se prendre la tête.  Nino Machaidze, naguère aux côtés de ténor polonais dans Roméo et Juliette de Gounod à Salzbourg, est une Gilda non gagnée par la coquetterie de la seule voix de tête.  Son  timbre de soprano spinto donne au personnage une surface et une assurance qui contrebalancent la vulnérabilité de la jeune fille, tracée par les traits colorature.  Reste que le bât blesse avec le Rigoletto d’Eljko Lucic, ce qui est tout de même ennuyeux.  Pourtant habitué du rôle, sa prestation déçoit par une voix monotone, qui ne fait que peu de la fabuleuse déclamation lyrique dont Verdi a adorné cette partie de baryton, et passe les forte plus en force qu'en nuances.  La composition, sans doute handicapée par l'absence de vraie direction d'acteur, est courte en émotion.  L'explosion de fureur de l'apostrophe « Cortigiani, vil razza dannata » est-elle vraiment ressentie ?  La Maddalena et le Sparafucile sont bons, sans plus, et le Monterone inexistant. Daniele Callegari dirige sans beaucoup d'âme un Orchestre de l'Opéra qui, heureusement, connaît par cœur son Verdi, même si un concert de prestige avec le chef maison, dans un autre lieu, retenait les premiers couteaux dans le répertoire symphonique.

 

©Christian Liebert