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Catégorie : Opéras

Carl Heinrich GRAUN : Montezuma.  Opéra en trois actes. Livret de Giampietro Preussen, d'après un texte français en prose de Frédéric II, roi de Prusse. Vesselina Kasarova, Anna Prohaska, Ann Hallenberg, Michael Maniaci, Kenneth Tarver, Florian Hoffmann, Adriane Queiroz.  Klaus Schreiber, récitant. Staatsopernchor.  Staatskapelle Berlin, dir. : Michael Hofstetter.

 

 

Carl Heinrich Graun (1703-1759), maître de chapelle de Frédéric II, a composé pas moins de 27 opéras pour Berlin.  L'Opéra royal Unter den Linden a été inauguré par son Cléopâtre et César, en 1742.  Treize ans après, y sera créé Montezuma, peut-être son œuvre la plus étonnante.  D'abord par son livret : l'histoire tragique du dernier roi aztèque, vaincu par les espagnols de Ferdinand Cortes, malgré les efforts de son épouse, la reine de Tlascála, Eupaforice, a été écrite par le roi Frédéric lui-même, en parfaite prose française.  Dans une lettre à sa sœur aînée, la

margrave Wilhelmina von Bayreuth, du 16 janvier 1774 (proposée à l'exposition « Friedrichs Montezuma », au Musée de la musique), il lui en envoie le texte, et souligne « À vous de juger de l'effet que le spectacle peut produire ».  Il faut savoir que l'opéra devait être monté avec éclat, dans des décors monumentaux, proches de ceux d'un Bibiena, le fameux architecte décorateur de l'époque, et une imposante machinerie baroque pour produire de spectaculaires effets visuels.  Frédéric le Grand avait, sans doute, puisé son inspiration dans le livre Histoire des Yncas, rois du Pérou, publié à Amsterdam, en 1715.  Le monarque éclairé y aborde les thèmes centraux de l'horreur de l'intolérance religieuse, du refus de la persécution d'un ennemi, et se confronte à la thématique de ce en quoi doit se distinguer un bon chef, au cœur du discours des Lumières.   La mise en forme italienne, versifiée, est due à un certain Tagliazucchi.  Sur cette action éminemment dramatique, Graun a commis une musique extrêmement vivante et contrastée, souvent virtuose, mettant en exergue des affects paroxystiques chez ses personnages, dont la vaillante princesse Eupaforice, le froid Cortes, ou l'émouvant empereur déchu Montezuma. Elle propose un bel assortiment d'arias da capo, mais aussi de cavatines, ce qui confère à l'opéra une structure marquetée qui ne connaît pas la monotonie.  On y trouve aussi des scènes comprenant récitatif accompagné puis air développé. Ainsi en est-il de celle où Montezuma, captif de l'Espagnol, crie sa désespérance, d'une remarquable tenue dramatique. Les morceaux da capo y sont développés avec imagination, sur le mode rapide-lent-rapide, voire même variés à l'intérieur de chaque section, mais aussi sur le schéma inversé lent-rapide-lent.  Les vocalises y sont brillantes, et pas seulement dans le registre aigu. Un petit chœur intervient à la fin des actes extrêmes. Enfin, des morceaux purement instrumentaux, sinfonia d'ouverture et marquant le début des deux actes subséquents, témoignent d'une remarquable inventivité.

  

La version de concert, donnée au Schiller Theater illustre ces qualités.  On a choisi le parti d'expliciter le fil, pas toujours linéaire, de l'action en faisant appel à un récitant, ce qui permet d'aider à la compréhension, sans qu'on puisse savoir, faute d'élément de comparaison, ce qu'il en est d'un possible arrangement pour cette exécution dépourvue de mise en scène.  C'est en tout cas, un étourdissant festival vocal.  Vesselina Kasarova, en superbe forme, éblouit par une technique asservie au dramatisme d'un personnage passionnant dans son parcours torturé. Un vrai sens épique l'inspire, qui trouve son point culminant lors de la scène de la prison et le déchirant désespoir qui l'anime. Le velouté du timbre de mezzo est d'une séduction irrésistible.  Anna Prohaska, Eupaforice, confirme un tempérament hors du commun, déjà remarqué dans sa Despina du Così fan tutte salzbourgeois, à l'été 2011 : un soprano lyrique souple et bien coloré, capable de colorature immaculées, un engagement dramatique non feint, qui lui fait aborder avec grand discernement les différentes arias émaillant cette partie magnifique.  La bravoure de l'aria vengeur « Barbaro », où la femme blessée s'offusque du sort réservé à son royal époux, force l'admiration.  Le duo qui les réunit, peu avant la fin, est envoûtant, les deux voix s'enlaçant, avant de partir chacune dans les grands écarts de sa tessiture propre.  Le rôle de Cortes, qui curieusement, n'intervient que tard dans la pièce, est bien défendu par le contre-ténor Michael Maniaci, même si l'aura n'est pas celle d'un Cencic ou d'un Scholl.  Les autres rôles sont fort habilement défendus par des chanteurs rompus au style baroque (Ann Hallenberg, glorieuse), ou l'assimilant avec bonheur, pour ce qui est des membres de la troupe du Staatsoper. Michael Hofstetter conduit le prestigieux orchestre de la Staatskapelle Berlin avec fougue, tirant des couleurs baroquisantes sûres.  Sa battue, très animée, n'hésite pas à arracher des cordes des coups d'archet rageurs comme à tirer des vents d'éclatantes résonances, vivifiant une partition décidément d'une étonnante variété.