Martin MATALON : L'ombre de Venceslao. Opéra en 2 actes et 32 scènes. Livret de Jorge Lavelli d'après la pièce éponyme de Copi. Thibaut Desplantes, Ziad Nehme, Estelle Poscio, Sarah Laulan, Mathieu Gardon. Jorge Rodriguez, danseur de tango, Germain Nayl, acteur, Ismaël Ruggiero, mime, David Maisse, voix enregistrée. Anthony Millet, Max Bonnay, Victor Villena, Guillaume Hodeau, bandonéonistes. Paul Henri Nivet, Benjamin Leblay, Stefano Amori, Yann Sylvere Le Gall, Les Serviteurs de scène. Ingénieur du son / Grame, Max Bruckert. Orchestre Symphonique de Bretagne, dir. Ernest Martinez Izquierdo. Mise en scène : Jorge Lavelli.

Favoriser l'insertion en milieu professionnel de jeunes artistes lyriques et faire tourner un spectacle dans onze maisons d'opéra et pour une quarantaine de représentations, c'est ce à quoi s'engage le Centre Français de Promotion Lyrique (CFPL) s'agissant de L'ombre de Venceslao, l'opéra du compositeur argentin Martin Matalon. Donné en création mondiale à Rennes. le spectacle va voyager sur les scènes de Bordeaux, Marseille, Avignon, Toulouse, Montpellier... jusqu'à Buenos Aires et Santiago du Chili!

L'Ombre de Venceslao, le second opéra de Matalon, est une adaptation de la pièce éponyme de Copi que réalise Jorge Lavelli, l'âme frère de l'écrivain argentin. Le livret nous plonge dans l'histoire de l'Argentine des années 50, en proie à la dictature de Perón et aux coups d'état militaires qui ruinent la situation économique du pays. Avec son chapeau et son poncho, Venceslao incarne le gaucho, paysan élevé à la dure (« J'irai pieds nus » scande-t-il), au parler gras et aux pulsions viscérales, qui fuit la société et tente de retrouver ses origines au contact de la nature.

Contraint à l'errance et au voyage, en lutte perpétuelle avec les éléments – la pluie torrentielle semble la métaphore des calamités de son pays - il entraine les siens vers le Nord, sa maitresse Mechita, le vieux Largui et le perroquet, tout à la fois sa mémoire et son confident. Le singe (rôle mimé) qui vient grossir les rangs à Iguazú semble incarner cet état sauvage que Venceslao appelle de ses vœux. China et Rogelio, ses deux enfants réunis par un mariage incestueux, regardent au contraire vers les lumières de la ville, passant par le meurtre et toutes les compromissions pour arriver à leurs fins. China va tuer sa mère, son bébé et même son mari, avant de succomber sous les rafales de la milice! Venceslao quant à lui n'ira pas au-delà des chutes d'Iguazú. Il a épuisé ses propres forces et celles de son compagnon de route, son double, le cheval Gueule de rat. La mort, annoncée par les cartes de Mechita, reste sa seule issue (il se pend) mais son ombre ne cessera de hanter la mémoire des Argentins.

 


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Jorge Lavelli, qui assure également la mise en scène, fait défiler dans un rythme de plus en plus effréné les 32 scènes du livret qui croisent les destins respectifs des deux générations. A la faveur de courts interludes orchestraux, il renouvèle pour chacune d'elles l'espace et le décor, souvent pittoresque : telle cette corde tendue qui coupe la scène et où sèchent les draps blancs derrière lesquels Venceslao, très expansif, honore sa maîtresse Mechita.

 

« Chantant dans son arbre généalogique », Martin Matalon quant à lui élabore une matière sonore foisonnante et colorée, intégrant à l'orchestre un accordéon, une partie de percussions très en relief – le déferlement des peaux est impressionnant - et les ressorts de l'électronique qui sollicite la technique Grame. Superbe et tellurique, l'ouverture plante un décor d'orage et de déluge mêlé au bruit des roues de la charrette de Venceslao. C'est le chaos de l'Argentine et la route de l'exode qui résonnent ici avant le début du drame. Dans la fosse, les musiciens de l'Orchestre Symphonique de Bretagne sont exemplaires sous la direction investie d'Ernest Martinez Izquierdo. Le rythme de tango et les chansons de Tita Merello – l'Edith Piaf de la Pampa – diffusées par la radio sont associés au personnage de China et fibrent de manière presque obsessionnelle le parcours dramaturgique. Entre les deux actes, l'interlude des quatre bandonéons (Anthony Millet, Max Bonnay, Victor Villena et Guillaume Hodeau) aussi étrange que fascinant, confère d'ailleurs à la danse lascive un rôle beaucoup plus que divertissant.

 


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Sur le plateau, le texte parlé et la voix chantée se relaient dans un mouvement très fluide, juxtaposant constamment le débit de la parole et le temps plus étiré de la musique. Matalon double souvent la ligne de chant par un instrument soliste, une manière subtile de relier la fosse et le plateau, ou cale la voix sur le rythme de la danse, comme dans la très belle scène 8 de l'Acte I entre Venceslao et sa fille China. Cette dernière est magnifiquement défendue par la pétillante colorature suisse Estelle Poscio, qui est aussi la partenaire zélée et très dévêtue du danseur Coco Pellegrini dans le Tango du deuxième acte. Si la voix du baryton Thibaut Desplantes/Venceslao est un rien monolithique, l'envergure scénique et la rusticité qu'il donne au personnage impressionnent. La voix plus légère et un brin pâlotte du baryton français Mathieu Gardon colle au personnage du vieux Largui, l'amoureux transi de Mechita ruiné  par la crise économique et les inondations, qui peine à choisir son camp et passe son temps à dormir. Le ténor de Ziad Nehme/Rogelio est clair et joliment timbré quoiqu'un peu tendu. Révélation de la soirée, la mezzo-soprano Sarah Laulan incarne une Mechita au caractère bien trempé, avec une vraie dimension dramatique et une voix chaleureuse au médium charnu. On n'oublie pas la voix légèrement traitée et enregistrée du perroquet/David Maisse, le personnage bouffe qui déclenche systématiquement le rire du public. Dans la scène clé du drame (Acte II scène 28), Venceslao lui confie le récit de son enfance en Uruguay, de sa mère égorgée par la milice, de sa fuite sur un poulain... L'ombre de Venceslao, c'est un peu l'histoire de Copi.