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Catégorie : Opéras

Benjamin BRITTEN : The Turn of the Screw. Opéra en deux actes et un prologue. Livret de Myfanwy Piper d'après la nouvelle d'Henri James. Nikolai Schukoff, Heather Newhouse, Anne Mason, Cheryl Barker, Lucien Meyer, Silvia Paysais.  Membres de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse, dir. : Patrick Davin. Mise en scène : Robert Carsen. Opéra de Strasbourg.

Le Tour d'écrou de Britten est un bien curieux opéra. Inspiré de la nouvelle d'Henri James, le livret en adopte l'étrangeté et la concision. Opéra de chambre écrit pour un effectif de treize musiciens jouant 18 instruments et comprenant six personnages, ses seize scènes sont réparties symétriquement dans ses deux actes, chacune introduite par un interlude instrumental conçu sous forme de variations ; on n'est pas loin du schéma musico-dramatique de Wozzeck d'Alban Berg puisque ces variations annoncent le contenu de la scène qui suit. Un prologue introduit l'histoire : une Gouvernante est appelée par le tuteur de deux enfants, Flora et Miles, pour s'occuper d'eux dans sa propriété à la campagne, à la condition expresse de ne le déranger à aucun prix. La jeune femme accepte cette mission avec enthousiasme mais s'aperçoit peu à peu que des choses étranges se passent : le fantôme de deux anciens serviteurs, Peter Quint et Mrs Jessel. apparaissent. Et soudain tout bascule, alors que les deux enfants entretiennent un comportement ambigu, le garçon surtout en proie à l'envoûtement de Quint, tenant des propos étrangement à double sens, et en venant à intercepter sous la pression de celui-ci, la lettre que la Gouvernante s'est finalement résolue à adresser au maître des lieux.

 

 

 

Ce climat de malaise, Robert Carsen l'inscrit paradoxalement dans un écrin d'une singulière beauté esthétique. Cumulant pour la première fois - dans cette production créée à l'origine pour le Theater an der Wien - les fonctions de décorateur, d'éclairagiste aussi bien que metteur en scène : le manoir de Bly où se déroule ce huis clos infernal est appréhendé à travers diverses perspectives dans un camaïeux de gris à la fois dans les décors et les costumes, rehaussés par des éclairages latéraux d'une magique splendeur. Point d'extérieurs ici, tout sera concentré dans la seule demeure. L'accent est porté sur quelques objets essentiels dont ces grandes fenêtres par lesquelles on voit au dehors ou à travers le prisme desquelles les figures immatérielles se dessinent. Et à travers un schéma dramaturgique où les diverses scènes sont perçues dans le ressenti de personnages qui s'imbriquent étroitement au point de se contaminer, celui de la Gouvernante au premier chef. Car chacun des cinq autres participent à la construction du labyrinthe dans lequel s'enferme inexorablement la jeune femme. D'autant plus effrayant qu'il est mental. Elle est de surcroit en proie à un mécanisme de projection, singulièrement sur le tuteur des enfants, absent physiquement mais omniprésent dans ses pensées, jusqu'à en être amoureuse. Elle veut préserver les enfants et notamment l'innocence de Miles, et semble en définitive par sa rigidité et sa volonté surprotectrice, contribuer elle-même à la destruction de ce dernier, autant que Quint dont le garçon parvient in extremis à se défaire de l'emprise. Il meurt dans ses bras et elle ne peut que constater son échec. Carsen, qui voit justement la pièce comme un scénario de film en noir et blanc avec ses séquences souvent très courtes, comme il en va du court Prologue où est projeté la rencontre entre la Gouvernante et le tuteur, mise sur l'intimité malsaine qui s'établit entre protagonistes et public. Par petites touches, il resserre l'étau tout en brossant le côté fantasque de Quint et en accentuant l'emprise sexuelle de celui-ci sur l'autre servante comme sur le jeune Miles, par exemple lors de la dernière scène du Ier acte d'une plus que suggestive atmosphère sensuelle. 

 

 

 


©Klara Beck

 

 

 

Patrick Davin imprime à sa phalange de musiciens de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse une patte sonore d'une réelle tenue au sein d'une orchestration tour à tour clairsemée et touffue, avec sa rythmique souvent convulsive, ses ostinatos impressionnants des percussions, dont le gong et la caisse claire, ses traits inquiétants des bois, de la clarinette basse par exemple, ses singulières associations de timbres et les couleurs particulières qu'apportent en particulier le célesta menaçant ou la harpe envoûtante dans ses glissandi. Et surtout ménage la continuité entre interludes et scènes qui suivent. De la distribution se détache la Gouvernante de Heather Newhouse, d'une vraie sincérité et vocalement juste dans un rôle exigeant. Plus que chez d'autres interprètes, la jeunesse du personnage éclate à chaque scène, et son parcours de terreur et de désespoir reste très intériorisé. Laissant au spectateur le soin de tirer ses propres conclusions et de trier parmi les incertitudes que recèle le récit. Anne Mason, Mrs Grose, dégage de sa belle voix grave une vision où perce l'ambiguïté de la vieille intendante, moins passive qu'elle n'en a l'air, censée assurer la permanence de la vie du domaine. Cheryl Barker, familière de l'idiome britténien qu'elle a souvent côtoyé à l'ENO de Londres, prête à Mrs Jessel de poignants accents. Le Peter Quint de Nicolai Schukoff, un peu raide vocalement, n'a pas l'aura des voix anglaises auxquelles on est ici habitué, d'un Ian Bostridge par exemple, sans remonter au créateur du rôle Peter Pears : ce timbre translucide et si particulier qui colle au personnage, comme cette élocution qui génère l'étrangeté. Mais la composition est crédible et les vocalises assurées. Des deux enfants, membres de la Maîtrise de l'Opéra national du Rhin, l'interprète de Flora est la plus en situation, quoique paraissant curieusement la plus âgée, alors que le texte précise qu'elle est la cadette et la plus ''enfant''. Le jeune garçon qui campe Miles est plus en retrait, en particulier dans les monologues ou échanges-confrontations avec la Gouvernante, où le débit de la langue anglaise montre ses limites : la déclamation n'est pas assez assurée pour défendre une partie il est vrai terriblement ingrate. Ainsi le passage « Malo, Malo, Malo » à la fin de la scène 6 de l'acte I, ou le terrible « Vous voyez, Je suis mauvais, je suis mauvais, n'est-ce pas ?  » qui termine le Ier acte, moments si cruciaux, ne développent pas assez d'impact. C'est toute la difficulté de cette pièce que de rendre les deux jeunes protagonistes parfaitement audibles, et partant crédibles, au-delà même de l'idée de fragilité.