Antonio VIVALDI : La verità in cimento (La vérité mise à l'épreuve). Dramma per musica en trois actes. Livret de Giovaanni Palazzi. Julie Fuchs, Wiebke Lehmkuhl, Christophe Dumaux, Delphine Galou, Anna Goryachova, Richard Croft. Orchestra La Scintilla, dir. Ottavio Dantone. Mise en scène : Jan Philipp Gloger. Opernhaus Zürich.Monter un opéra de Vivaldi est chose suffisamment rare pour qu'on se précipite à l'Opernhaus de Zurich pour voir La verità in cimento, d'autant que la distribution en était fort alléchante. Cet opéra a été créé en 1720 au Teatro San' Angelo de Venise. La Sérénissime est alors capitale du luxe et du plaisir, attirant un vaste public quasi international, dirait-on aujourd'hui, dans ses sept maisons d'opéra. Vivaldi y règne en maître et ce « drame en musique » survient dans une période faste pour celui qui est désormais une star de l'opéra céans en sa double casquette d'homme de théâtre avisé et et d'impresario habile.

Certes, l'intrigue n'est pas des plus aisées à suivre, mais le public n'en a cure, car ce sont les prouesses vocales qui l'intéresse. Il devra pourtant, comme celui de 2015, faire son affaire de cette histoire de vérité malmenée : un Sultan, Malmud, qui a deux fils, Melindo, de son épouse, et Zelim, avec une dame de passage, doit à l'instigation de cette dernière, se résoudre à révéler la vérité de leurs origines : ils ont grandi avec une fausse mère et celui qu'on pense être l'héritier de l'empire n'est pas qui on croit ; c'est non pas Melindo, mais Zelim qui peut y prétendre. Par ailleurs, Rosane, la fille d'un potentat ennemi, aime passionnément Melindo, quoiqu'elle ait eu une relation avec son demi frère. Au final, Zelim s'effacera et laissera Rosane épouser Melindo. Du moins les didascalies le proclament-elles ! Car la production zurichoise voit les choses dans une toute autre perspective. On était quelque peu inquiet du parti qu'allait suivre son auteur Jan Phlipp Gloger qui signa à Bayreuth une mise en scène plus que déconcertante du Fliegende Holländer. Force est de reconnaître que, cette fois, sa manière suit une certaine logique et n'est pas trop ''décontructiviste''. Encore que... Le sultan devient un riche industriel suisse et son palais une luxueuse villa sur les hauteurs de la ville banquière, comme le montre un décor astucieusement glissant de gauche à droite, découvrant une pièce de réception, la chambre à coucher, un corridor, ou le bureau du propriétaire. La pièce se joue en un huis clos étouffant qui voit une famille se déchirer à belles dents et se complaire dans une violence à peine contenue. On se bouscule les uns les autres, tables et chaises volent rageusement, Melindo dans sa fureur s'en prend aux collections de tableaux du maître de maison qu'il lacère à grands coups de canifs, etc... Celui-ci, devant la catastrophe qu'il a provoquée, en vient à tenter de se suicider en s'enfermant dans sa voiture de luxe dans laquelle il a dirigé les gaz d'échappement... Mais les caractères sont fort habilement typés : Rustena, l'épouse légitime, bardée d'un optimisme béat, adepte du yoga pour voir apaiser les tensions alentours, tombe de haut devant cette vérité assénée et se convertit à l'écologie verte. Damira, l'autre passion du patron, ici la bonne de la maison, fieffée calculatrice, est une furie que rien n'apaise. Les deux fils sont aussi dissemblables que leur ascendance le permet : Melindo, d'abord sur son quant à soi, sûr de son droit, se révèle d'une arrogance farouche dès qu'il s'aperçoit que ce droit ne lui reviendra pas et que Rosane ne peut peut-être plus s'intéresser à lui. Zelim, fagoté en sdf, un peu original, déclencheur de malheurs, ne fait rien pour arranger la situation. Rosane, l'égérie de la maisonnée, par sa beauté et son trop plein d'amour, qui lui fait se pendre de passion pour tous les mâles, voire même le maître des lieux, jeu dangereux, essaie de surnager dans cette tempête familiale. En vain. Car Gloger substitue au lieto fine, un épilogue bien noir : Mamud, bâillonné par Melindo, en est réduit à voir tous se détruire, impuissant. A force de jouer avec son arme à feu, Melindo se tue et Rosane pleure inconsolable sa disparition. Les deux dames aimées par le sultan-entrepreneur sont ravagées qui par le remords, qui par l'aveuglement : Damira devient quasi folle et Rustena est en proie à des visions, donc pas mieux lotie. Zelim reste le seul... Mais, nous dit Gloger, « désillusionné, sans espoir, enfermé dans son orgueil ». Morale : la vérité est-elle toujours bonne à dire ? Ou mieux : ne dites jamais la vérité ! En tout cas voilà une perspicace variation sur une thématique à la dramaturgie porteuse. Et des images fortes auxquelles une direction d'acteurs sentie confère un poids certain, sans parler d'une piquante charge de la société bourgeoise helvétique.

 

 

 

 

 

Il fallait une distribution capable de tenir le choc. Le sextuor réuni par l'Opéra de Zurich ne connait pas la moindre faille. Et on se plait à voir que trois français y triomphent. Et que les timbres graves sont à égale proportion avec les plus ''légers'' :  trois voix féminines dans le registre mezzo, dont un rôle travesti, et trois parties plus ''aiguës'', dont deux ténors et une soprano. Richard Croft, dans son statut enviable de vétéran, a encore beaucoup à offrir : ce style élégant qu'on lui connait et une composition modèle d'intelligence. Wiebke Lehkmuhl, qui s'affirme à chaque apparition comme une valeur sûre dans le répertoire de mezzo, offre une vocalité pleine et riche, et un portrait d'un amusant naturel de la femme épouse rangée, maitresse de maison soucieuse de tout, qui sombre dans les affres que l'on sait. Anna Goryachova, hier Macha des Trois Soeurs de Peter Eötvös, livre du rôle de Zelim une superbe composition, garçon manqué, façon loubard, projeté dans cette ambiance si policée, et la voix est inextinguible. Delphine Galou, autre timbre de mezzo ductile et engagé, fait son miel des arias de Damira, et offre de la femme-furie un étonnant portrait, se dépensant sans compter. On ne lui connaissait pas un tel abattage. Le Melindo du contre ténor Christophe Dumaux est lui aussi un parangon de vertus. Que de chemin parcouru depuis sa prestation en Tolomeo dans le Giulio Cesare de Haendel à Glyndebourne ! Le timbre qui se rapproche de celui de Dominique Visse, offre cette acidité tranchante qui sied  à un personnage qui va semer la terreur in loco. Là encore une formidable assomption. Enfin, Julie Fuchs, Rosane, assume sans barguigner une sorte de statut de star ici, de « Shooting Star ». Sa deuxième année de résidence dans la troupe de l'Opernhaus lui a permis de peaufiner son métier. Et cela en est passe de devenir gagnant. L'accueil triomphal du public le prouve. Quelques grands noms ne sont-ils pas passés par là, un certain Jonas Kaufmann pour ne citer que lui... Les arias sont abordées avec maitrise et sensibilité, et le jeu d'une parfaite aisance pour celle qui déclare aimer tant se surprendre elle-même par les figures auxquelles elle prête vie. La partie musicale dans tout cela ? Elle ravit l'oreille à chaque instant. Ottavio Dantone connait son répertorie italien et l'univers de Vivaldi en l'occurrence. Sa battue est souple, fuyant un traitement aux arêtes vives comme souvent chez ses collègues, et les sonorités de l'Orchestra La Scintilla en ressortent magnifiées. Cela chante et permet aux chanteurs de s'exprimer aisément dans les arias mais aussi lors de deux ensembles qui font le prix de ce dramma per musica : le Terzetto du Ier acte réunissant Rosane, Zelim et Melindo, moment de persiflage doux-amer, et le Quintette qui clôt le II ème, scène de la reconnaissance où chacun découvre sa vraie-fausse identité, chef d'œuvre de verve vivaldienne.