Étienne-Nicolas MEHUL: Uthal. Opéra-comique en un acte. Livret de Jacques-Benjamin-Maximilien Blins de Saint Victor d'après James Macpherson. Yann Beuron, Karine Deshayes, Jean-Sébastien Bou, Sébastien Droy, Philippe-Nicolas Martin, Reinoud van Mechelen, Artavazd Sargsyan, Jacques-Greg Belobo. Chœur de chambre de Namur. Le Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset. Exécution de concert. Opéra Royal de Versailles.Parmi les musiciens du tournant du siècle 1800, Étienne-Nicolas Méhul (1763-1827) ne reste aujourd'hui hors de l'oubli que grâce à son fameux Chant du départ, écrit en 1794, et peut-être encore son drame biblique Joseph. Pourtant ce compositeur prolixe en tous domaines a laissé plus de de trente titres au genre lyrique. Uthal, créé en 1806 à l'Opéra Comique, salle Feydeau, est inspiré des rêveries « ossianiques » de James Macpherson (1736-1796). Il nous plonge dans les brumes et la mythologie écossaises des bardes et de leurs luttes guerrières.

Le vieux chef Larmore, relégué à l'inaction par son gendre Uthal, n'a pas dit son dernier mot : il veut lui livrer combat pour restaurer son autorité. Pressée de choisir entre le père inflexible et l'époux hautain, Malvina préfère ce dernier. Vaincu et promis à l'exil, Uthal abandonne sa superbe devant la compassion de Malvina prête à le suivre, et fait amende honorable. Le redoutable Larmore pardonne alors. On a tant fustigé les faiblesses du livret de cet opéra-comique, et même sous la plume de Berlioz, par ailleurs un défenseur de son collègue, qu'on a toujours eu peine à porter du crédit à cette pièce, mêlée de chant et de parlé, en alexandrins pourtant... Dans son « Histoire de l'Opéra (1856) le célèbre Castil Blaze porte haut une œuvre qui dépasse singulièrement le cadre de l'opéra-comique pour côtoyer la tragédie. Et nul doute que comme le remarque dans son introduction au concert, Alexandre Dratwicki, directeur artistique du centre de musique romantique française « Il est temps de se sortir des partis pris » et d'emprunter le chemin des découvertes, les vraies. Et il y en a ici à foison ! A commencer par une orchestration inattendue qui omet les violons au profit des altos pour asseoir une couleur sombre et mélancolique, ou qui introduit la harpe celtique dans des combinaisons instrumentales saisissantes lorsqu'elle est associée soit à la flûte soit au cor ; ce qu'un critique de l'époque a qualifié de « teinte gothique ». Méhul dispense surtout ce style héroïque dans lequel il est passé maître, une « musique de fer » disait-on alors, qui ravissait les auditeurs de ces temps nouveaux au tournant de la Révolution et du Ier Empire. Et que Napoléon appréciait tout particulièrement. Dans sa brièveté, l'œuvre offre des gemmes. Ainsi de la Romance d'Uthal, grand morceau empli de vaillance ; ou de l'hymne au sommeil chanté par les quatre bardes sur un accompagnement de harpe, de deux flûtes et de deux cors ; s'en détache l'incantation du chef des bardes, et il est ponctué d'une antienne de ses trois compagnons tandis que s'inscrit en contrepoint la plainte de Malvina. Ou encore de cette Ouverture en forme d'orage, préfigurant les grands morceaux tempétueux de l'opéra romantique, où les bois et les cors alliés aux cordes graves ménagent un effet saisissant qui « accroche » l'auditeur. Caractères et situations sont traités avec le souci de l'impact dramatique et le passage du parlé au chanté vient adroitement.

 

 

 



Christophe Rousset / DR

 

 

La présente exécution donnée sous les auspices du Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française, dans le cadre de la troisième édition de son « Festival Bru Zane à Paris », est un sans faute. Car on a assemblé des forces orchestrales et chorales comme des solistes de haut vol. Christophe Rousset poursuit son exploration de chefs d'œuvre méconnus du répertoire d'entre deux du XIX ème. Dans son interprétation on perçoit tout ce que cette musique doit à Gluck, mais aussi annonce l'opéra romantique français : un allant parcourant tout, arias et ensembles, l'héroïsme des interventions guerrières du chœur, confié aux seules voix d'hommes. Mais aussi un chaud lyrisme que la palette des cordes graves enrichit particulièrement dans les échanges avec les bois. La sonorité mordorée des 14 altos est pure joie et si le ton des solistes vents des Talens Lyriques n'est plus à louer, ils trouvent ici matière à illustrer leurs talents! On signalera la finesse des interventions de Virginie Tarrête à la harpe celtique, au son cristallin. Le chœur de chambre de Namur fait mouche par sa précision et la justesse de ton de l'élocution. S'il n'est pas très développé, le rôle titre n'en est pas moins porteur : Yann Beuron émeut par la noblesse de la déclamation parlée, l'élégance du style dans le récitatif et la beauté du chant. La romance d'Uthal « Pour prix d'un bien si plein de charme » offre le racé d'une grande interprétation. Karine Deshayes, Malvina, affronte partie moins diserte et aisée car ici le passage de la prose au chant s'avère délicat. Elle n'en éprouve cependant pas de difficulté grâce aux vertus essentielles d'une diction impeccable et d'une vraie sûreté de la ligne de chant. Le duo qui les réunit est comme haletant. Dans la partie de Larmore, Jean-Sébastien Bou affiche une voix de stentor et déclame le texte avec fougue, pour ne pas dire véhémence, déployant des colères effroyables qui font trembler tout alentour, mais pas le belliqueux Uthal convaincu de sa haute valeur (« Je suis né violent, ambitieux peut-être ; Pour lâche... je ne le suis pas »). Du quatuor des bardes on détachera le beau baryton de Philippe-Nicolas Marin, distingué dans l'ensemble dit « du sommeil », et la voix ductile et ensoleillée de Reinoud van Mechelen. Ce quintette restera un des sommets de la soirée. Un concert à marquer d'une pierre blanche, de surcroit dans le cadre choisi de l'Opéra Royal de Versailles. Chance ! Il était enregistré et doit paraître en CD.