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Catégorie : Opéras

Maurice MAETERLINCK: La mort de Tintagiles. Pièce en cinq actes ; précédée de fragments de « Pour un tombeau d'Anatole » de Stéphane Mallarmé. Adrien Gamba Gontard, Leslie Menu, Clara Noël. Christophe Coin, violoncelle et baryton à cordes, Garth Knox, alto et viole. Conception musicale : Christophe Coin & Garth Knox. Mise en scène : Denis Podalydès. Théâtre des bouffes du Nord.Maurice Maeterlinck a donné au théâtre symboliste Pelléas et Mélisande que Debussy allait mettre en musique pour le chef d'œuvre que l'on sait, mais aussi d'autres pièces intéressantes, telle que La mort de Tintagiles (1894). L'idée de la monter assortie d'un ramage musical revient à Denis Podalydès et à Christophe Coin. Qui avaient déjà  collaboré pour Le Bourgeois gentilhomme (au demeurant repris aux Bouffes du  nord jusqu'au 26 juillet). La mort de Tintagiles est une pièce en cinq actes, cinq courts tableaux qui font intervenir quatre personnages outre quelques servantes.

Elle conte le triste sort réservé à un enfant, Tintagiles, que ses deux sœurs Ygraine et Bellangère (qui appartiennent à la même fratrie que Mélisande, et dont il est question dans Ariane et Barbe-Bleue de Dukas) tentent de préserver d'un mal diffus, l'emprise d'une vieille femme, la Reine, prête « à dévorer les nôtres », sorte de monstre, d'ogresse. Malgré l'aide bien dérisoire d'un vieux serviteur Aglovale. L'acte IV illustre le rapt de l'enfant par une cohorte de servantes  obscures à la solde de la Reine. Il périt on ne sait comment, happé au-delà du réel par quelque force du mal. Le non dit est ici autant prégnant que l'exprimé et les dialogues aussi énigmatiques que chargés de sens caché. On y trouve la sémantique du théâtre symboliste et des sentences comme : « Je me suis dit un jour que j'allais être heureuse » (Ygraine, acte I), ou encore « Il fallait bien que l'on vive en attendant l'inattendu... et puis il faut agir comme si l'on espérait... » (Aglovale, acte III). La symbolique des choses encore : la lampe, métaphore de la lumière, la tour, de l'incessible, la porte, de l'infranchissable, etc... Car dans ce théâtre chacun est aveugle sur sa destinée et il arrive finalement ce qu'on refuse de voir. La mise en scène de Denis Podalydès est extrêmement respectueuse du texte qui porte un « trop plein d'images », empli de mystère, où « pourtant tout est simple, tout est court, n'avance pas plus loin qu'au bord d'un abîme tout proche, que l'on se refuse à qualifier », souligne-t-il. Sa direction d'acteurs est sobre, tout en clair-obscur. Seule concession à l'expressivité : le personnage titre, cet enfant fragile aux « boucles d'or », visualisé par une marionnette grandeur nature, remarquablement vivante par la manière dont elle est dirigée. L'atmosphère est oppressante de par un environnement décoratif crépusculaire, dissimulant heureusement les murs lépreux du théâtre. Pour introduire ce climat, on a fait précéder la pièce d'un prologue emprunté à Mallarmé et à des fragments de « Pour un tombeau d'Anatole », véhiculant l'idée de deuil, de la mort infantile, en résonance parfaite avec le texte de Maeterlinck. Mais l'idée de génie est d'avoir pourvu le texte d'une illustration sonore. Christophe Coin et Garth Knox, qui jouent, respectivement, tour à tour le cello et le baryton, ou la viole et l'alto, prodiguent des prolongements sonores des plus inattendus mais combien expressifs. L'image atteint ainsi une autre dimension. On entendra successivement des extraits des Mikrokosmos de Bartók, des morceaux de Lutoslawski, de Satie (« Pièce froide »), de Kurtag ou de Berio (extrait des Duos pour violons, n°27), des morceaux de Félix Bettanchon, de Jean Noguès, de Charles Loeffler, ou encore des pièces chantées : un chant gaëlique irlandais («Keen for a dead »), ou « Alas poor men » de Tobias Hume. Les acteurs mènent les textes à leur plus sublime expressivité, dont l'émouvante Leslie Menu, Ygraine, et Adrien Gamba Gontard, désarmant d'innocence, et les deux musiciens prodiguent d'empoignantes sonorités de leurs beaux instruments. Un spectacle rare, d'une vraie cohérence dramatique et musicale.

 

 


Leslie Menu ©Pascal Gely