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Catégorie : Opéras

 

Gioacchino ROSSINI : Guillaume Tell. Opéra en quatre actes. Livret d'Étienne de Jouy et Hippolyte-Louis-Florent Bis, d'après la pièce éponyme de Friedrich Schiller. Édition critique de E. C. Bartlett, Edizione Critica della Fondazione Rossini di Pesaro. Gerald Finley, Charles Osborn, Malin Byström, Enkeledja Skhosa, Sofi Fomina, Eric Halfvarson, Nicolas Courjal, Samuel Dale Johnson, Michael Colvin, Michael Lessiter, Ji Hyun Kim,Alexander Vinogradov. Royal Opera Chorus. Orchestra of the Royal Opera House, dir. Antonio Pappano. Mise en scène : Damiano Michieletto. Royal Opera de Londres.

 

Bien avant la première parisienne en 1829, la nouvelle selon laquelle Rossini avait décidé de ne plus écrire pour la scène, mais de finir cependant par un sujet en français, agitait les salons de la capitale. De fait, poursuivant sur le succès qui le vit réadapter dans la langue de Molière deux de ses opéras dits napolitains, Maometto II et Mosé in Egitto, respectivement en Le Siège de Corinthe et Moïse et Pharaon, Rossini allait s'atteler à écrire un vrai grand opéra forgé sur le modèle d'Aubert et bien sûr de Meyerbeer, avec ce que cela impliquait d'effets scéniques spectaculaires mais aussi d'innovations proprement musicales.

L'idée de « dernière œuvre », empruntée à la philosophie beethovénienne, apportait en outre son lot de mystères, d'attentes voire de suspens. Le public parisien ne sera pas déçu par les effets scéniques prodigués dans le cadre des décors du peintre Charles Ciceri et les fastes vocaux de la distribution réunie autour du fameux ténor Adolphe Nourrit. Il découvrait une œuvre qui, par ses impressionnantes dimensions, explorait le thème de la lutte pour la liberté contre l'agression, celle des paysans des cantons suisses, sous la houlette de Guillaume Tell, cherchant à se dégager du joug des envahisseurs autrichiens menés par le mercenaire Gesler. L'œuvre connut un vaste succès qui perdura malgré la difficulté à la monter. La question est bien en effet de savoir comment mettre en scène ce type de « grand opéra » aujourd'hui. Rien d'étonnant à ce que les metteurs en scène les plus ambitieux veuillent s'y confronter. Damiano Michieletto, qui n'en est pas à ses premières démarches aventureuses et ne rechigne pas au jusqu'au boutisme, place Guillaume Tell sous le signe de la révolution : l'occupation militaire et ce que cela implique de nostalgie d'une liberté et d'une identité perdues que le sentiment du pouvoir dominateur de la nature rend si prégnante. Il transporte la trame au temps du conflit des Balkans des années 90, qu'il truffe de quelques touches mussoliniennes chez les officiers autrichiens. L'idée force est de vivre l'histoire au second degré à travers le livre d'images des légendaires aventures du chevalier Guillaume Tell que parcourt Jemmy, le fils de celui-ci. Cela est énoncé dès la fameuse Ouverture où l'on voit la garçon jouer avec ses petits soldats et parcourir avidement cette bande dessinée haute en couleurs, le tout visualisé sur un écran barrant le cadre de scène. Une impression se dégage : encore cette histoire vieillotte ! Pour tout décor, Michieletto use d'une métaphore : celle d'un arbre gigantesque, déraciné, couché sur le flanc. Choristes et solistes vont s'y nicher alors que tourne le plateau. Cela dévoile des tableaux quelque peu lugubres, heureusement rehaussés d'intéressants éclairages. Reste que même si le récit tel que conçu par Rossini et son librettiste Étienne de Jouy, comporte de nombreuses ruptures, la narration n'est pas toujours des plus lisibles et que l'énoncé des situations n'apparaît pas toujours compréhensible. La violence primaire est par contre mise en exergue, notamment à travers la scène de viol d'une paysanne suisse par les sbires de Gesler, où est diaboliquement utilisée la musique de ballet de l'acte III et le chœur tyroliens « toi que l'oiseau ne suivrait pas ». Ladite scène aura défrayé la chronique et fait autant de publicité, ou contre publicité, au régisseur vénitien que ses tentatives de décryptage de l'histoire. Au point que la direction a dû s'excuser auprès du public et faire corriger cet écart de langage dramaturgique. Aura-t-elle fait plus pour la réputation de la présente production que ses qualités musicales ?

 

 

 

Heureusement pas, car celles-ci réservaient bien d'autres sujets de satisfaction. Et d'abord la direction d'Antonio Pappano. On le savait à l'aise avec l'idiome du Rossini tardif depuis l'intégrale de ce Guillaume Tell réalisée en 2011 avec son orchestre de l'Accademia Santa Cecilia de Rome (cf. NL de 11/2011). la présente exécution confirme une évidente empathie avec une musique qui épouse à la fois la « bravura » italienne et l'élégance française, une écriture instrumentale éblouissante (les deux épisodes de tempête), une émotion à fleur de peau, sans parler du sentiment de présence de la nature à travers le thème du cor anglais durant le non moins célèbre « ranz des vaches ». La musique de ballet, donnée dans son intégralité, montre un orchestre rutilant et extrêmement raffiné, et ce quel que soit l'usage qu'en fait la régie qui n'hésite pas à s'appuyer sur elle comme alibi de ses propres partis pris ou insuffisances. L'orchestre du Royal Opéra répond avec magnificence, distillant des couleurs chatoyantes. La contribution des chœurs est impressionnante, même si la diction n'est pas toujours aussi soignée qu'elle l'est chez les solistes. Le plateau vocal n'a rien à envier à celui d'une pochette de disques. Il présente au demeurant plusieurs  interprètes de l'intégrale citée. Au premier chef le magistral Tell de Gérald Finley : voix de bronze, suprême articulation française, vaillance à toute épreuve notamment dans l'air « Sois immobile » accompagné par le violoncelle solo. L'évolution du personnage est saisissante, presque vulnérable au début puis s'affranchissant d'une apparente fragilité pour endosser un costume d'envergure de légende. Cet artiste qui fit triompher Hans Sachs à Glyndebourne (repris l'an prochain) signe là une interprétation de référence. Charles Osborn prête à Arnold sans doute la meilleure voix actuelle, alliant héroïsme et lyrisme qui culminent dans l'air « Asile héréditaire » parsemé de contre Ut percutants. Le legato de la ligne de chant est un modèle comme la délicatesse poignante avec laquelle il portraiture un personnage de grande classe. Le Gesler de Nicolas Courjal est aussi noir dans sa caractérisation que brillant côté faconde vocale. La Mathilde de Malin Byström est intéressante vocalement, semble-t-il plus accomplie que dans le disque. Mais comment ne pas regretter qu'il n'ait pas été fait appel à Annick Massis, spécialiste d'un rôle bel cantiste dont la romance  « Sombre forêt » est un morceau d'anthologie de ce répertoire. Le duo avec Arnold, délivré sotto voce, restera un grand moment cependant. Eric Halfvarson, Metchtal, Enkelejda Shkosa, Edwige, et Sofia Fomina, Jemmy, complètent une distribution valeureuse. N'était une mise en scène discutable, voilà le type de grand spectacle suprêmement accompli musicalement comme l'affectionne le Royal Opera. 

 

Jean-Pierre Robert.