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Catégorie : Opéras

Francesco CAVALLI : Eliogabalo. Opéra en trois actes. Livret anonyme. Franco Fagioli, Paul Groves, Nadine Sierra, Valer Sabadus, Elin Rombo, Mariana Flores, Matthew Newlin, Emiliano Gonzalez Toro, Scott Conner. Cheour de Chambre de Namur. Orchestre Cappella Mediterranea, dir.: Leonardo García Alarcón. Mise en scène: Thomas Jolly. Opéra Garnier.Ce n'est pas tous les jours qu'une maison d'opéra peut s'offrir une Première assoluta. C'est pourtant ce que vient de faire l'Opéra de Paris à la salle Garnier avec l'entrée au répertoire d'Eliogabalo. Un spectacle qui voit plusieurs ''premières fois'' céans : celles du chef argentin Leonardo García Alarcón et du metteur en scène Thomas Jolly qui signe également son premier opéra. Eliogabalo, ultime ouvrage connu (1668) des 27 laissés à la postérité par le compositeur vénitien (1602-1676) fort célébré au Seicento, narre l'histoire peu édifiante de l'empereur Héliogabale qui régna sur Rome de 218 à 222 de notre ère, personnage sulfureux, débauché, pervers et sadique. Une phrase dans la bouche d'une des femmes qu'il convoite, Gemmira, ne le définit-elle pas :

« Lui sait trouver le mal ». Comme sa mégalomanie : « Je ne vaux pas moins que le Dieu tonnant ». L'opéra le voit se mettre en scène jusqu'à sa propre décadence. Le schéma dramatique est relativement simple : deux couples de jeunes amants voient leurs amours contrariés par les caprices libidineux et la volonté de possession inassouvie de ce César annonçant quelque Don Giovanni. « Sa vie est une flamme, son règne un grand carnaval », remarque García Alarcón. Chacun des trois actes culmine par une scène spectaculaire : le Sénat des femmes, au Ier, où sous le travestissement, tout semble permis, le banquet au II ème, prétexte à projet  d'empoisonnement d'un rival encombrant Alessandro, et les jeux du cirque au dernier. Eliogabalo dont le dessein d'ultime conquête ne se réalisera pas, périt sous les coups de sa propre garde militaire, celle même qui l'avait hissé au pouvoir. Un lieto fine réunira les amants. Le livret dont l'auteur est resté inconnu, mais où certains exégètes ont cru voir la plume de Busenello, le librettiste de Monteverdi, est d'une belle qualité littéraire : la perfidie du langage rejoint la haine dans les actes.

 

 

 

Le coup est d'avoir confié la régie à Thomas Jolly, un des représentants très en vue de la jeune génération des metteurs en scènes français, habitué des grands défis (ses Shakespeare à Avignon puis à l'Odéon). Qui propose une vision finalement assez sage, là où l'on attendait quelque excès. L'idée force de la dramaturgie a été de creuser dans le passé du personnage pour en restituer la vraie personnalité, pas aussi hystérique et dépravée qu'on le pense ; en tout cas ne penchant pas du côté d'un Néron ou d'un Caligula. Mais plus centrée sur l'égocentrisme d'un homme pervers, efféminé, capricieux, jouisseur et libertin. Jolly inscrit son parcours dans une décoration à double entrée : un ensemble construit d'estrades et d'escaliers censés décrire l'ordre romain et sa rigidité, et un travail extrêmement élaboré sur la lumière pour restituer l'insaisissable du personnage, son refus de l'ordre établi. Grâce à l'utilisation de projecteurs fixes, empruntée au spectacle rock : de fins faisceaux lumineux sculptent l'espace, le construisent ou le déconstruisent, créant des lieux éphémères, des figures géométriques multiples renouvelant constamment la vision dramatique. Reste que pour développer son potentiel visuel, cette technique nécessite de s'inscrire dans un environnement noir, d'une certaine austérité. Pour contrebalancer cet effet, des costumes aux couleurs chamarrées, notamment ceux du personnage titre, qui empruntent au culte solaire, apportent une note chatoyante bienvenue. Le parti est d'un esthétisme indéniable et l'achèvement original, peut-être plus encore lors des confrontations intimistes que lors des scènes d'ensemble.  

 

 

 


©Agathe Poupeney/ONP

 

 

L'autre artisan de la réussite est Leonardo García Alarcón qui avec son merveilleux orchestre Cappella Mediterranea insuffle une vie de tous les instants à une partition magistrale. Qui privilégie un récitatif arioso, proche du recitar cantando montéverdien, et des courtes arias enchainées. Comme de belles ritournelles dansantes. Surtout le chef dont on sait l'empathie avec le compositeur (son Elena à Aix en 2013) ménage avec un sens inné les enchainements soudains qui transforment l'atmosphère en un tournemain, passant du tragique au registre plus léger, voire comique, dans les interventions de la nourrice Lenia par exemple. Ce passage sans solution de continuité du lamento à la franche gaité, marque de fabrique de la musique baroque, qui est avant tout art du mouvement et du contraste extrême, pour créer les émotions les plus variées. La plasticité musicale confectionne un magnifique écrin pour les chanteurs. La distribution est un sans faute, ce qui est hautement méritoire puisque chacun assurait une prise de rôle. L'Eliogabalo de Franco Fagioli est un formidable achèvement aussi bien scénique que vocal. À la démarche un brin étudiée dans sa gestuelle langoureuse et son attitude d'enfant gâté, font écho un art consommé de la vocalise et un chant de la plus haute tenue. L'ascension de ce contre ténor, qui s'affirme à chacune de ses prestations, est un objet d'émerveillement. Paul Groves est un Alessandro de stature : cet artiste qui fit les beaux soirs de l'ère Mortier à Salzbourg, propose un ténor expressif et un chant dense comme un personnage hiératique dont on ne doute pas un instant de la sincérité. Autre contre ténor, le jeune Valer Sabadus offre à Giuliano un timbre éthéré et une prestation qui s'affirme au fil de la soirée. Nadine Sierra, Gemmira, et Elin Rombo, Eritea, possèdent deux sopranos bien différenciés, tendu dans le premier cas, épousant un destin dont l'issue tragique, une tentative de viol,  est évitée de justesse, plus lyrique dans le second, à l'appui d'une composition pathétique de femme déshonorée. Remarquables aussi l'Atilia de Mariana Flores, rafraichissante, et les compositions de Matthew Newlin, Zotico, confident mais aussi amant d'Eliogabalo, et surtout d'Emiliano Gonzalez Toro qui campe une nourrice avantageuse plus vraie que vraie, nantie d'un baryton bien sonore. La contribution du Chœur de Chambre de Namur, qui n'a pas si souvent l'occasion de fouler les planches, est tout aussi valeureuse,  poursuivant là une collaboration avec García Alarcón amorcée de longue date. Pour reprendre une réflexion de celui-ci, il est réconfortant de constater que Cavalli, qui fut appelé par Louis XIV et écrivit son opéra Ercole Amante (1662) pour le mariage du souverain, puis congédié ensuite, fasse son retour plus de trois cents cinquante ans plus tard à l'Opéra de Paris, institution héritière de l'Académie royale de musique! Une jolie découverte.