De réjouissants Mousquetaires pour un nostalgique départ...

 

Louis VARNEY : Les Mousquetaires au couvent. Opérette en trois actes. Livret de Paul Ferrier et Jules Prével, d'après « L'habit ne fait pas le moine » d'Amable de Saint-Hilaire et Paul Duport. Marc Canturri, Sébastien Guèze, Franck Leguérinel, Anne-Catherine Gillet, Anne-Marie Suire, Antoinette Dennefeld, Nicole Monestier, Doris Lamprecht, Jérôme Deschamps, Ronan Debois. Les Cris de Paris. Orchestre symphonique de l'Opéra de Toulon, dir. Laurent Campellone. Mise en scène : Jérôme Deschamps. Opéra Comique.

 Créée en 1880, l'opérette Les Mousquetaires au couvent est la première grande réussite de Louis Varney (1844-1908 ). Elle s'inspire d'une pièce de 1835, « L'habit ne fait pas le moine » qui nous transporte à la Cour de Louis XIII. Pourquoi le succès ?

Parce que l'œuvre croise plusieurs filons : l'élément militaire d'abord, qui depuis Alexandre Dumas, alimente le théâtre français et a investi la scène lyrique, la veine religieuse ensuite qui alliée au précédent, permet des associations aussi inattendues que pittoresques lorsque transposées dans le contexte historique. Celui encore de la chanson à boire, favorisé par nombre de compositeurs français, et passage obligé de ce qui se veut résolument français. Lorsqu'ils sont tous trois réunis, comme chez Rossini pour Le Conte Ory, on est assuré du frisson. Dans le genre plus léger de l'opéra-comique ou de l'opérette, comme ici, la chose prend un tour divertissant, surtout lorsque le naïf jongle avec le sentimental : des officiers flirtant avec des jeunes filles destinées au couvent. Il faut savoir qu'à l'époque de sa création, l'opérette de Varney intervient dans un contexte politique particulier, sur fond de libéralisation des mœurs. Et que l'après Offenbach signe un renouveau du genre léger : on assiste, selon Benoit Dutertre,  à « une vraie popularisation de l'opérette ». Pour éviter à deux belles, Marie et Louise, nièces du Gouverneur de la province de Touraine, de prendre le voile, deux fringants officiers des dragons du roi se déguisent en moine et parviennent au couvent semant la panique céans, au grand dam du papa Gouverneur et avec la vraie fausse complicité de Bridaine, un abbé truculent. Tout s'arrangera car cette intrusion monacale a permis d'éviter une conspiration contre le Cardinal de Richelieu... Toutes les recettes sont là et Jérôme Deschamps, signataire de la mise en scène, pour son ultime proposition en tant que directeur de la maison, annonce la couleur : mettre la fantaisie à l'honneur. Unissant humour et impertinence, il a adapté le livret pour « le défaire de ses archaïsmes » et offrir une « fantaisie élégante ». Elle l'est incontestablement car Deschamps dénoue habilement les fils de cet écheveau pas toujours vraisemblable, mais où l'innocence cache quelque sentiment profond. Fidèle à sa manière d'élaguer ce qui est superflu tout en soulignant ce qui mérite de l'être, il présente une mini fresque haute en couleurs ; celles des costumes en particulier, aimablement inspirés de l'époque de Louis XIII, juste modernisés par où cela fait mouche : les cornettes hyperboliques des sœurs, les uniformes emplumés des officiers, sans parler des robes vertes à collerettes des résidentes d'une maison décidément peu orthodoxe. Cela remue et virevolte en diable, et connait son comble lorsque pensionnaires déchaînées, religieuses envoûtées, sous l'effet de la harangue libertine de l'un des officiers, se dévergondent telles les diablesses de Loudun. Les morceaux mémorables abondent : outre cette séquence d'examen de conscience qui tourne court du fait de jeunes filles décidément libérées, on savoure encore le quintette dit de l'échelle du dernier acte, et bien sûr les saillies du Gouverneur, où Deschamps, acteur cette fois, entonne un impayable numéro de vrai-faux abruti, paroles stéréotypées, attitudes déjantées, posture excentrique avivée par une coiffure renforçant le côté « demeuré » du personnage, quoique doté d'un certain bon sens populaire, en tout cas d'une inébranlable résolution : cloitrer ses nièces plutôt que de les voir épouser une vie plus séculière et amoureuse. On sourit et rit à toutes ces facéties, animées d'une belle sincérité.

 


Jérôme Deschamps entouré (de g. à dr.) de Nicole Monestier, Anne-Catherine Gillet, Franck Leguérinel, Doris Lamprecht et des choristes des Cris de Paris ©Pierre Grosbois

 

Même engagement côté fosse : la direction musicale de Laurent Campellone est énergétique, voire sous haute tension dans les ensembles. La musique de Varney offre ce côté attachant qu'elle n'ajoute pas strate sur strate comme souvent dans ce répertoire, mais va droit à l'essentiel. Sa sobriété mélodique va de pair avec un refus de l'étalage superflu, précise le chef. Y triomphe une certaine idée de fantaisie là aussi, symbolisée par le recours à la valse. Comme Johann Strauss à Vienne, Louis Varney est le rejeton d'un père musicien qui célébrait lui aussi la reine de la danse. Il la malmène de manière ironique le temps de situations qui a priori n'ont rien à voir avec une tel esprit de légèreté ; mais n'est-on pas ici en terrain parodique ? Les airs sont fort bien ficelés et les finales on ne peut plus enlevés. L'ensemble vocal Les Cris de Paris déploie une verve tout aussi communicative et dès les premières scènes s'inscrit dans l'alacrité générale. Les deux mousquetaires forment une paire bien achalandée. Marc Canturri, Narcisse de Brissac, matamore plus vrai que nature, entreprenant, extravagant, beau baryton clair, d'une truculence racée ; et Sébastien Guèze, Gontran, doux rêveur, chérubin sympathique, mais passant quelque peu en force sa belle voix de ténor. L'abbé Bridaine de Franck Leguérinel, un vrai abbé d'opérette, offre une faconde inextinguible, d'une truculence qui reste toujours sous contrôle, plus charmeuse que gouailleuse, hors de l'outrance associée à ce type de personnage. La sincérité du trait imprimé par la régie permet au rôle de n'apparaître pas fabriqué. Il en va de même des deux bonnes sœurs, Nicole Monestier, mère supérieure indolente mais prête à la réplique cinglante, et Doris Lamprecht, Soeur Opportune, garde chiourme dévote, aux clins d'œil d'anthologie. Anne-Catherine Gillet, dans l'emploi de Simone, la servante fort aguicheuse à la langue déliée, fait montre d'un abattage inattendu chez elle, de pétulance presque. Les deux donzelles, Marie, la sage, convoitée par Gontran, et Louise, version commère, qui se verrait bien la bague au doigt, sont aussi dissemblables que l'autorise leur statut. On saluera la prestation de la première, Anne-Marie Suire, issue de la troisième promotion de l'Académie de l'Opéra Comique. Une pointe de nostalgie transpirait lors des saluts finaux, car le triomphe adressé au maître de maison, acteur, régisseur, directeur, en venait presque à égaler le succès réservé à ses troupes. Encore une réjouissante soirée passée Salle Favart.     

 

Jean-Pierre Robert.