Imprimer
Catégorie : Opéras

Alban BERG : Wozzeck. Opéra en trois actes. Livret d'après « Woyzeck » de Georg Büchner. Christian Gerhaher, Gun-Brit Barkmin, Brandon Jovanovich, Mauro Peter, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Lars Woldt, Pavel Daniliuk, Cheyne Davidson, Martin Zysset, Irène Friedli. Allesandro Reinhazrt, Tae-Jin Park. Chor & Kinderchor der Oper Zürich. Philharmonia Zürich, dir.: Fabio Luisi. Mise en scène : Andreas Homoki. Opernhaus Zürich.  Il est à l'opéra des moments qui se gravent dans la mémoire durablement. Assurément la nouvelle production de Wozzeck que présente l'Opernhaus de Zürich est de ceux-là ! Puisé dans le drame de Büchner, Wozzeck a été pensé pour la scène et Alban Berg en a fait un morceau virtuose où drame et musique sont liés à un rare degré de fusion.

On ne reviendra pas sur la conception formelle des trois actes, joués ici sans interruption, bâtissant au long de quinze scènes, un schéma musical serré, sur le schéma Exposition, Péripétie, Catastrophe, formellement condensé successivement en cinq pièces de caractère où sont présentés chacun des personnages principaux (acte Ier), puis une symphonie en cinq mouvements (II ème acte), enfin six inventions au troisième. La perfection dramaturgique, une des plus réussies que comporte le répertoire, est on ne peut plus inspirante pour un metteur en scène. Andreas Homoki, le directeur de l'Opernhaus, conçoit une régie d'une fabuleuse inventivité et d'une absolue cohérence. Le soldat Wozzeck est prisonnier des circonstances dans un monde où finalement personne n'est libre, où tout un chacun agit sous la contrainte. Et la catastrophe devient inéluctable, car il n'est pas un moyen d'en réchapper. Une composante grotesque s'empare de tous les individus, à l'aune du monde folie qui est celui de Wozzeck. D'où le choix de raconter son histoire à travers la propre perception qu'il a des événements, dans une approche surréaliste, « chaque scène exposant une incertitude existentielle du personnage », dit Christian Gerhaher. Et de la situer dans l'univers impitoyable du théâtre de marionnettes, comme naguère un Stanilawski. La composante décorative s'impose d'emblée, avec sa dominante jaune passé :  une construction répétitive en perspective (Michael Levine, le décorateur de Carsen, et adepte des effets en trompe l'œil), qui va s'échafauder ou se défaire au fil des scènes, et qui emprisonne les personnages dans ses diverses strates. Ainsi ceux-ci apparaissent-ils au premier plan puis s'évanouissent comme à Guignol, ou s'installent à  califourchon sur le rebord. On savoure les divagations du Docteur (Acte1, sc. 4) vaticinant sur la relativité des choses. Une escouade de mandarins, vêtus de noir comme leur maître, envahit alors l'espace, s'emparant du pauvre hère pour le faire tourner en bourrique. Plus tard ( Acte II, sc. 2), Capitaine et Docteur vont assaisonner de leurs propos plus sournois qu'aimables leur souffre-douleur en une course-poursuite s'étalant sur plusieurs plans. Ceux-ci autorisent la mise en perspective de groupes aux allures effroyables. Ainsi la scène de l'auberge verra-t-elle une armée de de bonshommes s'agiter au pas de l'oie et peupler l'imaginaire du soldat pour mieux l'assommer. La scène de la caserne qui clôt l'acte II, avec ses soldats, leurs oreillers collés sur l'oreille, vous arrache une larme d'émotion tant on perçoit combien la torture est insupportable pour Wozzeck, alors que le Tambour-major dont on a perçu l'immense égo et l'appeal sexuel débordant, va s'appliquer à détruire son simple soldat dont il a volé l'épouse. La violence est loin d'être éludée. On la reçoit de plein fouet par exemple durant l'interlude qui suit la scène de l'auberge et l'intervention du fou, car une orgie collective quasi tellurique s'empare de l'assistance ; ce qui rend le contraste avec la placidité du début du tableau de la chambrée encore plus impressionnant. Une infinie douceur appert aussi. On n'oubliera pas de sitôt la scène de la lecture de la Bible (Acte III,  sc. 1) qui au-delà des didascalies, introduit Wozzeck : Wozzeck et Marie, blottis l'un contre l'autre, enchâssant leur pauvre gosse, puis Wozzeck reprenant le livre sacré qu'elle a posé, pour sembler y puiser lui aussi quelque chose d'essentiel. Là comme au détour de chaque scène, chaque personnage est détaillé avec une force exceptionnelle. Autre trait inouï : à l'ultime scène, chacun des enfants sera une réplique de chaque personnage principal, et pour celui d'entre eux qui annonce au petit orphelin la mort de Marie («  Du, dein Mutter ist tot »/ Toi, ta mère elle est morte), un sosie de celle-ci. On touche ici le génie dramaturgique.

 

 

La puissance de cette production se vit à travers l'interprétation qui épouse cette régie comme un second soi-même, tant chacun y est littéralement sculpté par elle. La distribution, qui ne connaît pas la moindre faille, comprend plusieurs prises de rôle, gage de renouvellement et remède contre la routine. Au premier chef, celle du rôle titre par Christian Gerhaher. On sait tout l'intérêt qu'il y a à le distribuer à un interprète familier du domaine du Lied, comme jadis Dietrich Fischer-Dieskau ou plus près de nous Matthias Goerne. Le dire expressif en bénéficie à chaque instant et la balance entre Sprechgesang et approche chantée bascule en faveur de cette dernière, comme le confie l'intéressé qui dit aborder le rôle avec respect devant l'immensité de l'entreprise. Et il est heureux que cette première prise de contact ait lieu dans une salle à taille humaine comme celle de l'Opernhaus. Tout est là: les couleurs infiniment variées, les inflexions les plus subtiles, la pénétration du caractère, sans doute exacerbée par l'approche de Homoki, mais combien émouvante. Le côté grotesque dont sont nantis les autres personnages, semble mettre à nu la folie intérieure dont est atteint le soldat : effroi, peur, puis enhardissement, rage longtemps couvée, interrogation puis résolution et passage à l'acte. Gerharher le vit on ne peut plus intensément. La voix d'une beauté à couper le souffle, dispense un large spectre, depuis le plus fin pianissimo jusqu'au tonitruant forte. Un coup de maître ! La Marie de Gun-Brit Barkmin, hier une fabuleuse Katerina dans Lady Macbeth de Mtsenzk, fait son affaire des aspérités du rôle et détaille toute l'ambivalence du personnage qui se reflète dans son aspect presque caricatural (sa longue chevelure rousse) : une femme moins soumise que souvent qui trahit son soldat de mari comme malgré elle. Le docteur, Lars Woldt, est d'une vérité qui vous cloue sur place, comme ses théories fumeuses sur le destin du monde. Wolfgang Abliger-Sperrhacke, dont on connait la passion pour les rôles de composition, offre du Capitaine un portrait lui aussi saisissant et vocalement sur le fil du rasoir. Il en va de même du Tambour major de Brandon Jovanovich, que son allure de brigadier d'opérette plus vrai que nature rend encore plus effrayant. Mauro Peter, Andres, Irène Friedli, Margret, et les deux compagnons de la taverne, complètent un ensemble vraiment remarquable. La direction de Fabio Luisi maintient la tension constamment à son maximum, non pas tant par des déchaînements orchestraux que par une approche chambriste et une recherche d'expressivité. Cette musique qui produit un choc émotionnel, agissant sur la sensibilité de l'auditeur comme peu d'autres œuvres du théâtre lyrique. Il obtient de l'Orchestre Philharmonia Zürich des sonorités d'une plastique enviable. Un spectacle mémorable !