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Catégorie : Opéras

Karlheinz STOCKHAUSEN : Luzifers Abschied (L'Adieu de Lucifer) dernière scène de l'opéra Samstag aus Licht (Samedi de Lumière), pour chœur d'hommes, orgue et sept trombones. Ensemble Le Balcon, dir. Maxime Pascal & Alphonse Cemin. Basilique de Saint-Denis.Dans le cadre du Festival de Saint-Denis, était donnée Luzifers AbschiedL'Adieu de Lucifer – dernière scène de Samstag aus LichtSamedi de Lumière –, opéra de Karlheinz Stockhausen constitué d'un Gruss (Salut) et de quatre scènes. Luzifers Abschied est la seule partie à avoir été conçue pour être jouée dans une église. Composée en 1982 à l'occasion des huit cents ans de la naissance de saint François d'Assise, elle est entièrement centrée sur ses Lodi delle virtu, Éloges des vertus, et a été écrite pour voix d'hommes (un chœur de sept ténors et vingt-six basses), sept trombones et un orgue.

Le concert était magnifiquement interprété par l'ensemble Le Balcon, dirigé par Maxime Pascal et Alphonse Cemin. L'auditoire, autant spectateur qu'auditeur, a assisté (voire participé, à la toute fin) à une sorte de drame religieux très original, qui conviait la musique, le théâtre et la danse. Et le cadre grandiose de la basilique convenait parfaitement à une telle représentation, éblouissante d'inventivité.

 

Au pied du grand orgue, une scène sur laquelle sont assis en demi-cercle sept religieux habillés de blanc et coiffés d'une capuche. La pièce commence sur une note tenue à l'orgue, tandis que, par le bas-côté, entrent en file indienne vingt-six autres frères qui commencent à psalmodier : « O, Regina sapienza, il Signore ti salvi con tua sorella, la pura semplicitá… » Ceux-ci portent la tenue commune des franciscains – bure marron, corde autour de la taille, mais sabots de bois aux pieds au lieu des habituelles sandales. Ils vont prendre place dans la partie basse de la nef, encadrant une partie du public en formant trois lignes qui dessineront un carré avec la scène. Ils resteront toujours debout, les moines des côtés regardant vers les verrières et ceux barrant la nef vers le chœur de la basilique et l'autre partie de l'assistance. Le premier du cortège tient dans ses mains une cage contenant un merle ou une corneille, qu'il va poser devant les moines blancs. On est immédiatement saisi par ce cérémonial et bientôt complètement ébloui par la prouesse qui se déroule sous nos yeux : ici, pas de direction apparente, mais des solistes qui ne cessent de gesticuler et de se déplacer en frappant du pied ; semblant ignorer leur partition, ils chantent par cœur !

 


Extrait de la partition / www.karlheinzstockhausen.org

 

Les vertus franciscaines – sagesse, pauvreté, charité, simplicité, humilité et obéissance – vont être égrenées avec force répétitions (le texte tient sur une page, alors que la pièce dure une heure) et selon un système d'échos qui rappelle le principe du répons dans le chant grégorien, lequel fait alterner un chantre soliste et le chœur. Mais, chez Stockhausen, nous sommes loin des mélismes du plain chant et beaucoup plus proches de la musique du théâtre nô, dont la fonction est moins de porter un texte sacré que de créer une ambiance surnaturelle. Il s'agit d'une sorte de parlé-chanté – Sprechgesang –, qui se limite chez les basses à deux ou trois notes dans le grave et l'extrême grave, ponctuées d'exclamations et de cris. Grelots et crécelles sont agités à intervalles irréguliers. Quant aux interventions de l'orgue et des trombonistes montés sur sa tribune, elles se limiteront à quelques accords « dissonants » assez identiques. Ce grand statisme musical est fait pour porter à la transe. De fait, la tension monte par moments : lorsque les moines de la nef se mettent à courir de plus en plus vite (en sabots !) sur leur allée en bois, lorsque l'un des frères blancs se lève, s'avance et harangue ses coreligionnaires, lorsqu'un tromboniste au visage couvert de suie s'élance à travers la nef en poussant une seule note fortissimo, ou lorsqu'un ecclésiastique s'empare du sac de jute descendu sur un côté de l'orgue et détale lui aussi dans l'allée centrale. La surprise culminera avec le départ des chanteurs pour le parvis, le joyeux lâcher de l'oiseau et l'éclatement du contenu du sac : des noix de coco, que les religieux, un par un ou par petits groupes, encouragés par les autres frères et finalement par le public, lèveront lentement à deux mains vers le ciel avant de les projeter violemment contre le sol. Tout cela dans un faux désordre scandé par le son monotone de deux cloches frappées alternativement. Ite missa est !

 

Luzifers Abschied est une œuvre d'art total, Gesamtkunswerk, et ce n'est pas un hasard si l'on rapproche souvent Stockhausen et Wagner. Samstag aux Licht fait d'ailleurs partie du cycle Licht, heptalogie opératique qui suit les sept jours de la semaine. À ce propos, Maxime Pascal dit du compositeur qu'il « recrée un monde à travers la musique. » (La Terrasse n° 242, avril 2016) Mais la comparaison avec les maîtres anciens doit s'arrêter là, puisque Stockhausen ne suit pas la tradition essentiellement littéraire de l'opéra et ignore la dimension téléologique du drame. On pourrait affirmer que ses œuvres, multiculturelles et pluridisciplinaires créent plusieurs mondes (d'interprétation). Sans communication verbale univoque, le texte devient matière, tout comme la musique, qui ne raconte pas davantage. Cette musique scénique novatrice, donc exigeante, requiert des interprètes virtuoses et très engagés, c'est-à-dire désireux de vivre une aventure. Pari réussi et ce soir-là et à marquer d'une pierre blanche, blanche et brillante comme la pulpe du fruit qui jonchait le parvis de Saint-Denis.