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Catégorie : Opéras

Francesco CAVALLI : La Didone.  Opéra en un prologue et trois actes.  Livret de Francesco Busenello.  Kresimir Spicer, Anna Bonitatibus, Claire Debono, Xavier Sabata, Maria Streijffert, Terry Wey, Katherine Watson, Victor Torres, Valerio Contaldo, Mathias Vidal.  Les Arts Florissants, dir. William Christie.  Mise en scène : Clément Hervieu-Léger.Si Monteverdi est considéré comme l'inventeur de l'opéra, c'est à Cavalli que l’on doit d'en avoir assuré la pérennité.  Fort prolixe, Cavalli (1602-1676), à partir de 1639, n’écrira pas moins de 42 opéras.  La Didone (1641) en est le deuxième.  Il doit pour beaucoup son succès au livret de Francesco Busenello qui prêta aussi sa plume à Monteverdi pour Le Couronnement de Poppée.

 Le texte est d'une vraie richesse littéraire, à en juger par la noblesse du style et des associations de mots d'une beauté étrange.  À cette époque, en effet, l'opéra reste très proche du théâtre parlé.  Dans le fond tragique du parcours des deux héros, on trouve aussi des personnages comiques.  La théâtralité du livret a, nul doute, inspiré l'auteur de cette production, Clément Hervieu-Léger, lui-même acteur, pensionnaire de la Comédie-Française.  Il signe là sa première mise en scène et un coup de maître.  Le tragique destin de Didon, si ramassé chez Purcell, développé à outrance par Berlioz, est conçue par Cavalli de manière pragmatique.  C'est en revenant aux sources de Virgile que sont contés les amours contrariés de la reine de Carthage.  Énée est pourtant au centre de l'action.  Le régisseur y voit « l'odyssée d'un héros qui ne sait pas où se situe son héroïsme ».  Didon ne meurt pas.  Dans un lieto fine inattendu, elle décide d'épouser le pressant roi Iarbas.  « Si l'on peut mourir par amour, peut-on mourir de ne pas aimer ? »  Car c'est contre son cœur que Didon agit de la sorte : « elle meurt sans mourir ».  La direction d'acteurs délaisse ce qui est emphatique au profit d'un naturel constant où le temps théâtral épouse au plus près le temps musical.  Formé à l'école de Patrice Chéreau dont il fut l'assistant pour son Cosí d'Aix et le Tristan de La Scala, il sait qu'il faut « raconter une histoire sans jamais trahir l'esprit du texte ».  Une sentence que bien de ses confrères devraient méditer.  Dans ce qui est une succession de monologues et de rencontres pas toujours amènes, la dramaturgie s'attache à  l'essentiel : aucun pathos, une gestuelle spectrale, des groupements signifiants.  Tout dans le choix de la couleur des étoffes, de la décoration sobre, des éclairages poétiques contribue à la beauté de l'environnement dramatique.  Quelques symboles aussi, tel ce grand cerf mort, dans les entrailles duquel Didon plongera la main à l'heure du choix final.

 

 

 

 

 

 

 

Pour leur première incursion dans l'œuvre de Cavalli, William Christie et ses Arts Florissants offrent, une fois de plus, la quintessence de leur art.  La musique y est sans doute statique mais combien habitée dans cette exécution.  Basée sur le mode du lamento, faite de longs passages enchaînant diverses façons de chanter, mêlant de substantiels récitatifs à l'arioso, voire à l'aria, elle découvre dans son aspect instrumental des accents expressifs insoupçonnés et une vraie densité d'émotion.  La formation instrumentale est réduite où théorbes et cornets enrichissent le discours des cordes.  Tous les interprètes vocaux vivent une prise de rôle.  Devant pareil résultat, on mesure le formidable travail accompli par Christie.  Les plus aguerris dans le genre, Kresimir Spicer, bouleversant Énée, aux nuances infinitésimales, Anna Bonitatibus, majestueuse Didon, voix grave veloutée d'une simplicité impressionnante, rencontrent les nouveaux venus du Jardin des voix, cher au cœur du chef d'orchestre : Xavier Sabata, merveilleux contre-ténor prêtant à l'amant infortuné Iarbas des accents déchirants, Claire Debono, délicate Vénus, Mathias Vidal, facétieux Mercure.  Sans parler de tous les autres...  Le naturel de leur prestation, la pureté stylistique de leur chant confèrent à ce spectacle une aura de bonheur théâtral rare.  Il sera donné au Théâtre des Champs-Élysées au printemps 2012 (les 12, 14, 16, 18 et 20 avril).  Une occasion de découvrir un chef-d'œuvre !