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Catégorie : Opéras

Dimitri Chostakovitch : Le Nez.  Opéra en trois actes et un épilogue.  Livret du compositeur, d’Alexandre Preis, Gueorgui Ionine & Evgueni Zamiatine. Vladimir Samsonov, Alexandre Kravets, Andrey Popov, Vladimir Ognovenko, Claudia Waite, Vasily Efimov, Yuri Kissin, Gennady Bezzubenkov, Margarita Nekrasova, Tehmine Yeghiazaryan.  Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir. Kazushi Ono.  Mise en scène : William Kentridge.Chostakovitch a puisé le sujet de son premier opéra chez Nicolas Gogol, dans Nos, nouvelle satirique tirée du recueil des Nouvelles pétersbourgeoises.  Il l'a enrichie d'autres textes du poète pour illustrer les aventures fantastiques et improbables du nez du major Platon Kouzmitch Kovaliov.

 Au fil de trois actes et dix tableaux on verra comment le pauvre homme qui perd son nez après être passé chez le barbier, va se mettre à la recherche de cette protubérance essentielle (acte I), puis mener une quête de plus en plus désespérée de l'appendice devenu lui-même incontrôlable (acte II) avant que ledit attribut, lynché en règle par une foule gagnée par le délire de la rumeur, ne soit arrêté et retrouve son légitime propriétaire pour reprendre sa juste place.  Un tour de force que cette suite de scènes reliées les unes aux autres par des intermèdes selon le principe du montage cinématographique ! Créé en 1930, l'opéra déchaînera les passions.  On mesure combien sa modernité a dû frapper les esprits.  Il n'a pas perdu une once de son acuité.  La caricature de la société bourgeoise à la Daumier rejoint la fresque expressionniste d'Eisenstein.  Quelque 80 personnages, plus ou moins développés, se partagent cette satire féroce.  « Pris séparément, les gens n'ont pas l'air trop méchants ; ils sont simplement bizarres.  Mais lorsqu'ils sont tous réunis, c'est une meute capable de venir à bout de n'importe quoi » dira Chostakovitch dans ses Mémoires.  Avec une étonnante lucidité il saisit comment cette improbable histoire évolue entre dérision et compassion.  On reste malgré tout ému par l'aventure d'un homme « à qui cela peut bien arriver vraiment », morale effrayante aussi bien que malicieuse.  Comment représenter ce qui a priori paraît peu représentable ?  William Kentridge le fait avec un rare flair, s'adonnant à l'illustration des décalages théâtraux qui traversent les scènes et s'étendent bien au-delà, durant les intermèdes.  Sa patte ne vous lâche pas un instant.  Il joue de plusieurs registres et de divers médiums : la vidéo projetant des images façon bande dessinée illustrative, l'incrustation de délicieuses scénettes çà et là sur le plateau.  Une précision d'horloger dans la direction d'acteurs permet de passer d'un registre à l'autre, du comique au poétique, du littéral à l'imaginaire le plus débridé, quasi allégorique.  C'est une course permanente, une fuite d'êtres traqués malgré eux.  Et le temps de l'image rencontre celui de la musique comme d'évidence.  La dramaturgie pourtant chargée de signifiants, devient d'une légèreté prodigieuse grâce au galbe svelte du dessin.  Les morceaux d'anthologie foisonnent.  Ainsi de ce Nez encombrant enveloppé dans du papier journal qui se balade en ville en sautillant ou, marionnette, se balançant nonchalamment  tandis que le pauvre major se lamente et émet cette remarque existentielle : « Sans son nez, un homme n'est rien ».   L'irrévérencieux le dispute au tragique, le fragile à l'hilarant.  Comme Chostakovitch épouse Gogol, Kentridge fait sien, par la métaphore, l'insolite d'un réel irréel sans jamais forcer le trait.

 

 

 

 

©Opéra de Lyon/Stofleth

 

 

 

 

L'interprétation est d'une rare perfection.  Une brochette de chanteurs sachant manier à l'envi l'hyperbole russe qu'ils connaissent bien, donne vie au jeu expressionniste et au discours musical basé sur le récitatif exacerbé, parsemé à l'occasion d'interjections et autres onomatopées.  Ainsi du major Kovaliov, Vladimir Samsonov, type même du petit fonctionnaire étriqué, pusillanime mais touchant dans sa quête maladroite du nez perdu.  La vocalise qui fonde son discours est défendue avec panache.  Du Nez devenu personnage, Alexandre Kravets, formidable ténor de composition, se joue de la tessiture terriblement tendue, exigeant un port de voix stable dans l'extrême aigu.  Dans la scène de la cathédrale de Kazan, le metteur en scène aura l'idée de l'incarner en bedeau tout de componction.  Il sera encore un sergent de police veule, hystérique et inquiétant tel le Mime de Siegfried.  Des basses aussi sonores que bouffonnes, les Bezzubenkov, Ognovenko, forgées à l'école du Théâtre Mariinsky, chez Valery Gergiev, tracent les portraits du barbier peu scrupuleux, du docteur intéressé plus par l'argent que par le réconfort de ses malades.  Les dames sont tout aussi prolixes.  Parmi ses diverses métamorphoses, Claudia Waite se joue avec aplomb d'un physique enrobé et d'un timbre grasseyant pour camper une faconde marchande ayant plus à offrir que ses bretzels.  La scène où elle est courtisée par une meute de policiers déchaînés préfigure celle du viol de Lady Macbeth de Mzensk.  Kazushi Ono et l'Orchestre de l'Opéra de Lyon s'immergent sans façon dans la verve décapante de la musique, ses incroyables innovations, tel l'intermède entre les scènes 1 et 2 confié aux seules percussions.  Et que dire des combinaisons instrumentales inédites confinant à la loufoquerie et du recours à des instruments inaccoutumés tels que le célesta ou la balalaïka !  Malgré la complexité du langage, souvent en rupture avec la tonalité, la transparence est là.  Cette exécution magistrale conserve à la musique son potentiel de modernité, sa charge émotionnelle, sa faconde insolente, son élan irrépressible.