Alban BERG : Lulu.  Opéra en un prologue et trois actes. Livret  du compositeur d'après les drames de Frank Wedekind « Erdgeist » et « Die Büchse der Pandora ».  Orchestration du IIIacte complétée par Friedrich Cehra.  Laura Aikin, Jennifer Larmore, Andrea Hill, Wolfgang Schöne, Kurt Streit, Scott Wilde, Franz Grundheber, Robert Wörle, Victor von Halem, Marie-Thérèse Keller, Johannes Koegel-Dorfs, Marlin Miller.   Orchestre de l'Opéra national de  Paris, dir. Michael Schönwandt.  Mise en scène : Willy Decker.Cette production, initiée en 1998, du second opéra de Berg n'a rien perdu de sa puissance évocatrice. Elle réside dans son concept même : inscrire la carrière de  libertine qu'est Lulu dans une sorte d'arène dont le cœur figure cette même Boîte de Pandore, titre d'une des « pièces monstres » de Wedekind dont s'est inspiré Berg, et le pourtour de sombres gradins d'où la cohorte des mâles, redingote noire, chapeau Mossant, contrôle l'ascension et de la déchéance de celle-ci.

 Une suite de combats souvent cruels, opposant le masculin au féminin.  Outre qu'il autorise au jeu de se situer, au propre, sur deux niveaux, le dispositif permet, au figuré, une approche saisissante des diverses péripéties d'un drame d'une rare concision où la symétrie des situations est érigée en système.  N'oublions pas que Jack l'Éventreur qui va poignarder Lulu, n'est autre que ce Dr Schön qui lui porta tant de passion.  À cet instant, déchirant entre tous, c'est même la masse des mâles descendus dans l'arène, qui, entourant le couple maudit d'un soir, va comme démultiplier ce geste de désespoir.  Et Lulu restera crucifiée sur la toile peinte de son propre portrait tandis que Jack, satisfait du geste accompli, trucide à son tour la pauvre Comtesse Geschwitz.  Vision d'une force inouïe.  Mais peu de traits auront avant échappé à la sagacité de la régie de Willy Decker qui  discerne combien est vive la tension entre deux pôles.  Car Lulu aimante les hommes aussi profondément qu'elle s'en détache rapidement.  Tel un Don Juan au féminin.  L'unité stylistique est porteuse de signification et ce lieu unique rassembleur d'émotions, alors que sans cesse métamorphosé par des éclairages spectraux.  La mise en scène possède cette vraie lisibilité qui fait accéder immédiatement au cœur même du drame.  Le va-et-vient des personnages, du dessus vers le bas, moyennant de longues et étroites échelles, les fait pénétrer dans cet improbable cirque comme téléguidés par quelque force centrifuge.  Ainsi des incursions de Schilgolch, figure énigmatique, à la fois protecteur et fort intéressé aux gains.  Un des maillons de cette galerie de caractères croqués de main de maître par Decker. 

 

 

 

 

©ONP/Éric Mahoudeau

 

 

 

 

 

Car chacun prend un relief tout sauf caricatural.  Là encore il faut saluer l'homogénéité d'une distribution vraiment immergée dans une dramaturgie quintessenciée.  Familière du rôle pour l'avoir chanté presque partout, Laura Aikin est ici une Lulu plus sensuelle et féminine que femme fatale.  Un ange sans doute, déchu certainement.  La vocalité est souveraine.  Wolfgang Schöne possède lui aussi comme peu le personnage du Dr Schön/Jack, presque une seconde nature.  Les prétendants ténors rivalisent d'acuité vocale et dramatique : Kurt Streit, Alwa de grande allure, Marlin Miller, peintre et nègre généreux.  Pour ses débuts dans la partie étrange de la Gräfin Geschwitz, Jennifer Larmore en vient presque à tenir la vedette, de par sa totale identification avec le drame intime de cette femme si attachée à Lulu qu'elle n'hésite pas à épouser sa maladie pour se rapprocher d'elle.  Dans les multiples personnages de l'habilleuse de théâtre, du gymnaste et du groom, Andrea Hill prouve un sûr talent.  Deux basses, Scott Wilde, détonnant dresseur d'animaux et athlète non moins vigoureux, et Victor von Halem, tour à tour directeur de théâtre infatué et banquier frénétique, tiennent eux aussi le haut du pavé.  Michael Schönwandt livre du texte musical complexe de Berg une vision très liée, misant sur son aspect chambriste.  S'il ne cherche pas à accuser les contrastes, il dévoile la souplesse du discours qu'encore une fois l'Orchestre de l'Opéra restitue avec un rare brio.  Et si un moment tel que le retour de Lulu après son passage en prison manque son ultime émotion, c'est nul doute par volonté de discrétion et de recherche d'objectivité.  Un spectacle dont la dramaturgie essentielle vous poursuit longtemps après la dernière note.