Charles GOUNOD : Faust.  Opéra en cinq actes.  Livret de Jules Barbier & Michel Carré.  Roberto Alagna, Paul Gay, Inva Mula, Tassis Christoyannis, Angélique Noldus, Marie-Ange Todorovitch, Alexandre Duhamel, Rémy Corrazza.  Orchestre et Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Alain Altinoglu.  Mise en scène : Jean-Louis Martinoty.Est-il opéra plus emblématique dans le répertoire français ! Dans leur  adaptation du mythe goethéen, Gounod et ses librettistes ont cherché à satisfaire le goût d'une époque plus préoccupée de divertissement que de profondeur psychologique. Comme le souligne un commentateur, « l'opéra se livre moins à un affadissement qu'à une acculturation du mythe » (Emmanuel Reibel) car ses auteurs français ont cherché à « modeler le personnage éponyme sur leurs propres valeurs ».

 Le décalage est donc certain entre l'opéra et la pièce de Goethe.  Le drame bourgeois n'est pas loin.  Est-ce une raison pour s'y engouffrer comme le fait Jean-Louis Martinoty dans cette nouvelle production ?  Succédant à celle, légendaire, de Jorge Lavelli (1975) qui avait enfin sorti la pièce de ses connotations pompiéristes et transcendé le cliché d'une affaire de détournement de mineure, la  surprise est de taille.  Alors que les présupposés participent chez Martinoty d'une fine analyse, la réalisation ne laisse pas d'interroger.  Sa lecture qu'il définit comme « scrupuleuse à l'excès », s'empêtre dans l'imagerie réaliste.  Dès lors que, selon lui, « Faust ne connaît de la vie que ce qui vient de sa bibliothèque », il impose une décoration unique : vaste salle de bibliothèque circulaire flanquée d'escaliers en colimaçon et de mille objets hétéroclites.  Encombrant, lourdé d'un luxe de détails, enrichi encore de scénettes comme incrustées (le jardin de Marguerite, le banquet des égéries de la nuit de Walpurgis), ce dispositif ne facilite pas l'appréhension des destins individuels. Ils sont peu servis par une direction d'acteurs au mieux banale, au pire indigente.  Les masses chorales ne sont pas mieux traitées, défilés mécaniques et disposition convenue. On croule sous une avalanche de symboles souvent croisés : allégorie de la mort fauchant ses victimes, poignards  présentés en forme de croix latine, blanche chemise tachée de sang, processions des corps constitués, magistrats, universitaires, académiciens et autres dames de l'Armée du Salut ; sans parler d'un brelan de Miss Monde en maillots de bain, lutinées lors de la kermesse par un incorrigible Faust.  Et que dire de Méphisto accoutré en haut dignitaire ecclésiastique revanchard lors de la scène de la prison !  Un passage poétique entre tous comme la première rencontre entre Faust et Marguerite passe presque inaperçu au milieu du plateau embarrassé.  Le joli trait qui voit Marguerite parée de mirifiques bijoux, par Méphisto lui-même, avant qu'il ne l'emporte dans un tourbillon à la fin de son air fameux, est peu de chose à côté de moult propos creux (l'attitude nonchalante de Faust durant la kermesse) ou trop explicites (le duo de la chambre).  Le parti de situer l'action à l'époque du Second Empire n'est en soi pas dérangeant.  La vue de tous ces soldats calamistrés et pantalon garance est même originale.  C'est la volonté de souligner toute chose qui devient lassante.  Pourquoi tant charger au risque d'affaiblir la dramaturgie ?

 

 

 

 

©ONP/Charles Duprat

 

 

 

 

 

L'exécution musicale est d'une toute autre trempe.  Grâce d'abord à la direction très pensée d’Alain Altinoglu qui privilégie les accents sombres mais aussi les contrastes.  La prolixité de l'invention mélodique est mise en exergue, sans jamais sombrer dans le banal routinier, le déjà entendu.  Au contraire, la justesse de l'expression rend pleine justice à la hardiesse de l'harmonie et aux vertus de  l'orchestration, ce que l'Orchestre de l'Opéra défend avec brio.  La distribution est de belle tenue - mis à part un Siebel insuffisant.  Elle est dominée par la voix de stentor de Paul Gay qui, bien que ne possédant pas un timbre naturel de basse mais plutôt une tessiture de baryton grave, possède cette qualité rare de pouvoir chanter forte sans gêne.  On pense au jeune José van Dam.  Le portrait confère à ce Satan une force de conviction peu commune.  La voix et la présence d’Inva Mula l'identifient à Marguerite : émouvante dans cette fragilité, plus poche de la Gretchen de Goethe que de la grande héroïne lyrique trop souvent représentée.  L'air des bijoux est justement replacé dans son contexte de découverte émerveillée et non de ridicule cupidité.  La scène de la prison comme l'ultime message sont emplis d'une émotion vraie. Tassis Christoyannis propose un Valentin convaincu et superbement chanté.  Enfin Roberto Alagna, dans un de ses rôles favoris, est fidèle à lui-même : distinction de phrasé, refus du pathos quand bien même la régie semble lui laisser la bride sur le cou, poétisation de ses interventions.  Si la voix n'a plus la manière de sonner de naguère, elle n'en reste pas moins superbement cuivrée.  « Salut, demeure chaste et pure » demeure bien l'un des plus  beaux airs de ténor dont peut s'enorgueillir l'opéra français.  Curieusement, le public lui fera un accueil chaleureux, mais sans plus, comparé au feu nourri des applaudissements réservés à l'interprète de Méphisto.   

 

 

 

 

 

« Convergences » : des concerts pour l'amateur

 

En parallèle aux diverses productions données dans la grande salle, l'Opéra Bastille présente une série de concerts de musique de chambre dans le cadre intime de l’amphithéâtre.  Son concepteur, Christophe Ghristi, dramaturge maison, a conçu une programmation raffinée et originale mêlant œuvres rares de compositeurs français au tournant du XXe siècle et grandes pages du répertoire de la mélodie ou de la musique instrumentale.  La troisième séance de la série réunissait la pianiste Elisabeth Leonskaja, si rare en France, et le Quatuor Aron.  En première partie, la pianiste donnait la Sonate pour piano n°1, op. 24 de George Enescu, créée en 1924.  D'un modernisme tout relatif, elle rassemble tout ce qui fait l'originalité du langage de l'auteur : un mélange de folklore roumain réinventé, comme le fera Bartók en Hongrie, de romantisme allemand et d'impressionnisme français.  C'est peut-être cette dernière influence qui se signale le plus immédiatement.  Complexe, la pièce est exigeante mais il s'en dégage un bonheur musical intense : l'alliance d'une pensée méditative et d'un tempérament déchaîné.  Ses trois mouvements s'ordonnent de manière peu orthodoxe puisque on passe de l'allegro au presto pour conclure sur un andante.  Le grave sombre du premier mouvement est adouci par l'effet de transparence française. Le presto vivace, à la manière d'un scherzo débridé, requiert de l'exécutant une panoplie de jeux différenciés.  Enfin l'andante molto espressivo se rapproche encore plus des climats irisés, comme raréfiés, favorisés par les musiciens français au début du XXe siècle, Debussy notamment.  Leonskaja fait sienne cette musique de l'âme.  On comprend vite pourquoi elle a enchâssé cette perle entre Ravel et Debussy.  Les Valses nobles et sentimentales introduisent presque naturellement les climats dont est chargée la pièce d’Enescu.  Et les trois Préludes de Debussy qu'elle distille ensuite en sont le prolongement légitime.  Cette pianiste, dont on ne soupçonnait pas l'empathie avec l'idiome gallique, en livre les sortilèges infinis.  En seconde partie elle fait alliance avec le magnifique Quatuor Aron de Vienne pour une interprétation puissante du Quintette pour piano & cordes de Franck.  Bien sûr le système cyclique cher à l'organiste peut devenir entêtant.  Mais quel attrait dans les courbes dessinées avec grâce, les thèmes qui reviennent en boucle, passant du piano aux cordes et vice versa.  L'exécution est soutenue, passionnée, ce que l'acoustique très présente de l'amphithéâtre accentue sans doute.  Le lyrisme échevelé y fait florès, en particulier au lento central marqué « con molto sentimento ».  C'est dire !

 

 

 

 

©Jean Mayerat

 

 

Les futures étapes de cette passionnante série seront consacrées au chant : récitals de Karine Deshayes pour dire Gounod, Berlioz, Bizet et Delibes (11/I), de la belle Sophie Karthäuser accompagnée du pianiste Cédric Tiberghien qui convoqueront Reynaldo Hahn, Ernest Chausson, Benoît Mernier et Bernard Foccroulle (8/II), du ténor Topi Lehtipuu qui illustrera aussi bien Fauré et Duparc que Sibelius et Webern (15/II), de Yann Beuron offrant, entre autres, les rares Clairières du ciel de Lili Boulanger (18/IV), de Soile Isokoski et de sa fidèle pianiste Marita Viitasalo pour chanter Strauss (2/VI).  Une séance de musique de chambre réunira Jean-Efflam Bavouzet et le Quatuor Danel pour un programme Debussy-Fauré le 31/V.   Une absolue rareté, l'oratorio Le miroir de Jésus, sortira sans doute d'un oubli coupable son auteur André Caplet (19/V).  Enfin deux soirées des solistes de l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris seront consacrées à Liszt (2/XII) et à Massenet (20/I).  Le prix de ces concerts est fort attractif.  À fréquenter pour qui veut se sortir du convenu.