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Catégorie : Opéras

Richard STRAUSS : Salomé, drame lyrique en un acte.  Livret de l'auteur tiré de la pièce éponyme d'Oscar Wilde dans une traduction allemande d’Hedwig Lachmann.  Angela Denoke, Uha Uusitalo, Stig Andersen, Doris Soffel, Stanislas de Barbeyrac, Isabelle Druet, Dietmar Kerscbaum, Éric Huchet, François Piolino, Andreas Jäggi, Antoine Garcin, Scott Wild, Damien Pass.  Orchestre de l'Opéra national de Paris, dir. Pinchas Steinberg.  Mise en scène : André Engel.Nicolas Joel a choisi de reprendre Salomé dans la production confiée en 1994 à André Engel, la préférant à celle présentée en 2003 dans la régie de Lev Dodin.  Le choix est clair : ne pas se départir de l'atmosphère orientaliste décadente du drame d'Oscar Wilde qui a directement servi de trame à Richard Strauss.

 La plastique du spectacle impose, en effet, le décor construit d'un vaste palais aux murs sombres et aux verrières ajourées que les éclairages vont peu à peu différencier en une suite de tableaux à la manière de Gustave Moreau.  La volonté de côtoyer un univers de luxe moyen-oriental se manifeste tout autant dans les costumes, qui tentent la reconstitution avec leurs étoffes chatoyantes. La dramaturgie s'attache à retracer le portrait d'une héroïne gagnante, focalisant lors des dernières pages sur l'aspect jouissif de sa victoire plus que sur le sort d'une femme condamnée elle-même par la nature morbide de sa démarche.  Salomé a vaincu le mal et en profite.  Elle ne tombera pas sous les coups des sbires d'Hérode mais sera égorgée par le page d'Hérodias ; une des touches intéressantes de la mise en scène qui, pour le surplus, reste bien académique, voire au premier degré dans son approche naturaliste.  Du moins est-elle parfaitement lisible et ne glisse pas dans le travers de la « re-création ». On regrette juste un manque d'acuité, telle l'apparition de la fille de Judée, en fond de scène, peu propice à une bonne perception de ses premières phrases, ou l'entrée d'Hérode, pas assez soulignée, et surtout le manque d'effroi de celui-ci lors de l'étonnante demande de sa fille à l'endroit du prophète Jochanaan.  La danse des sept voiles donne lieu, en sa phase introductive, à une valse en forme de face-à-face muet entre père et fille.  Elle développe ensuite une séance de mime plus qu'une chorégraphie sensuelle, voire érotique.

 

 

 

 

©ONP/Elisa Haberer

 

 

 

 

 

Mais tout cela ne distrait aucunement d'une exécution musicale irréprochable. Angela Denoke, aux antipodes de sa prestation il y a peu au festival de Baden-Baden, est, de par le parti pris de la régie - une Salomé bien sage, presque bridée dans ses élans.  On  soupçonne à peine le formidable potentiel d'incarnation de cette grande figure straussienne, en particulier l'obsession, voire l'hystérie passionnelle qui l'animent.  La voix est, bien sûr, incandescente.  Le Jochanaan de Juha Uusitalo est solide comme un roc, même si, là encore, peu mis en valeur.  Doris Soffel est en meilleure voix que dans sa récente prestation allemande et justement moins hystérique.  C'est aussi le cas du personnage d'Hérode.  On a fait le choix, non d'un ténor de composition, mais d'un heldentenor wagnérien, encore que vocalement souple.  Le rôle gagne assurément en conduite et solidité vocales.  Il est dommage que la régie lui fasse perdre en profondeur : gommée la lubricité du tétrarque pour une vision bien rangée d'un homme seulement distrait dans ses habitudes de luxure.  Une voix se détache encore, celle de Stanislas de Barbeyrac, Narraboth, superbe timbre de ténor clair et bien conduit.  Sur cet immense crescendo, Pinchas Steinberg porte un regard objectif, ne réservant la passion dévorante qu'aux moments clés. Sa direction ne cherche pas l'effet et est frappée au coin de la lisibilité.  L'Orchestre de l'Opéra répond avec brillance.