Le 22 et le 23 avril a été donné en création mondiale, à la Maison de la culture du Japon, AOI, Yesterday's glory is today's dream. Cette œuvre qualifiée de « nôpéra » marie la musique contemporaine occidentale et le théâtre nô. L'histoire est celle de Rokujo, femme vieillissante, délaissée par le prince Genji et remplacée par la jeune Aoï. L'opéra lui-même se résume à la lamentation de Rokujo, Aoï n'apparaissant pas. Autant la partition, signée Noriko Baba (*1972) et interprétée par l'ensemble 2e2m (dir. Pierre Roullier) – flûte, clarinette, basson, violon, alto, violoncelle et deux performers – est chatoyante, autant le chant et la gestuelle traditionnels japonais peuvent paraître sobres, monotones et étranges au public européen non averti. La scène : sol clair sur lequel vont et viennent

les musiciens tout au long du spectacle, plus un écran TV montrant le visage impassible de Rokujo, murs noirs supportant deux autres écrans, l'un pour la traduction française, l'autre passant des images d'avant. C'est cet « avant », le yesterday du titre, qui tend le drame que vit Rokujo, ex-princesse oubliée de tous. La mise en scène de Mié Coquempot contextualise cet épisode inspiré d'un récit du xive siècle dans l'univers « post-punk » d'une jeunesse japonaise désabusée. Aussi les musiciens portent-ils des perruques et des vêtements flashy, tandis que la (remarquable) chanteuse et danseuse Ryoko Aoki revêt un superbe costume dessiné par Yoshikazu Yamagata, qui emprunte à la tradition.

 

La compositrice a bien voulu répondre à quelques questions :

 PJ : Voir son œuvre portée pour la première fois sur la scène est une expérience particulièrement émouvante. Avez-vous été surprise par la création de votre « nôpéra » et en avez-vous été satisfaite ?

NB : C'était une collaboration ouverte, j'ai assisté librement aux répétitions et pu donner mon opinion sans aucune restriction. Bien sûr, j'ai respecté entièrement le travail de Mié Coquempot, que j'ai d'ailleurs trouvé magnifique. Je suis satisfaite de l'ensemble, même si certaines choses ont été difficiles à accepter. On n'est jamais tout à fait d'accord, mais c'est normal, puisqu'il s'agit d'une collaboration d'artistes !

 

PJ : "AOI " est une œuvre complexe mêlant musique, théâtre et danse. C'est aussi l'opus le plus long que vous ayez composé à ce jour. Diriez-vous que c'est un ouvrage de maturité et qu'il marque un tournant dans votre parcours ?

NB : Je suis née et j'ai grandi au Japon, mais l'éducation musicale que j'y ai reçue a été totalement occidentale. C'est seulement à mon arrivée en France que je me suis posé la question de savoir d'où je venais et que je me suis intéressée à la culture de mon pays d'origine. La découverte du théâtre nô a été un véritable choc et je n'ai rien compris à cette dramaturgie, du début à la fin. Depuis, j'ai étudié le Nô en profondeur et écrit plusieurs pièces pour son chant avec l'aide de Ryoko Aoki. J'ai mis toute mon âme dans cet opéra, mais je voudrais poursuivre ma recherche : il y a encore mille possibilités qu'on peut explorer dans le dialogue !

 

PJ : À certains moments, AOI m'a fait penser à l'opéra Luci mie traditrici de Salvatore Sciarrino, non seulement à cause de l'alliance d'une sobriété quasi aérienne et d'une grande expressivité, mais aussi par ses brèves références – comme des éclats – à une musique du passé. Une mosaïque de sons très ciselée et très aboutie. Êtes-vous d'accord avec ce rapprochement et parleriez-vous à propos de votre travail d'une esthétique du miroitement ?

NB : Je vous remercie de rapprocher AOI  de Luci mie traditrici, qui est pour moi l'un des plus beaux opéras au monde ! Bien sûr, j'admire la musique de Sciarrino, mais en même temps, je pense que nous sommes très différents ; en plus il est italien ! Je suis arrivée en France il y a plus de 20 ans, et la première difficulté que j'ai rencontrée a été la différence d'expression des sentiments dans les deux cultures. Au Japon, nous estimons qu'il n'est pas beau de les exprimer d'une manière directe et que, partant, tout doit être masqué. Cela vient de notre esthétique wabi-sabi, pour laquelle la notion de beauté est associée à l'imperfection, à l'ambiguïté. Tout cela est à la base de ma musique. Produire un reflet, une ombre dans l'intensité du noir sur chaque matériau et sur l'architecture globale d'une composition : voilà ce que, naturellement, j'en suis venue à rechercher.

 

 

On l'aura compris : AOI est un spectacle composite qui joue sur la double tension dramatique et esthétique entre passé et présent, jeunesse et vieillesse, coutume et modernité. Il dure une heure et l'on ne s'ennuie pas une seconde.