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Catégorie : Opéras

Richard WAGNER : Tristan und Isolde. Drame musical en trois actes. Livret du compositeur d'après Gottfried von Straβburg. Torsten Kerl, Rachel Nicholls, Michelle Breedt, Steven Humes, Brett Polegato, Andrew Rees. Orchestre National de France & Chœur de Radio France, dir. Daniele Gatti. Mise en scène de Pierre Audi. Théâtre des Champs-Elysées.  Simple fait du hasard et belle coïncidence, c'est précisément au Théâtre des Champs-Elysées qu'eut lieu, en 1914, la première création française originale, en langue allemande, de cet opéra mythique de Richard Wagner. Un opéra de l'amour, de la mort, de l'incomplétude où certains ont pu voir la mise en scène de la propre mort du compositeur, dans une étrange analogie entre mort et désir.

Une œuvre majeure de la musique occidentale composée sur plusieurs années (1856-1859) dans un climat de turbulence affective et intellectuelle, rencontre avec Mathide Wesendonck pour une courte liaison adultère mise en abime dans l'opéra, rencontre avec Cosima qui deviendra sa deuxième épouse après sa rupture avec Minna, et découverte du Monde comme Volonté et représentation de Schopenhauer. Un bouillonnement qui conjointement avec la lecture plusieurs fois répétée des différentes versions de la légende de Tristan aboutira quelques années plus tard à la création de l'opéra en 1865 à Munich avec l'aide de Louis II de Bavière. Dans Tristan und Isolde Wagner atteint le sommet de la passion romantique. L'hymne à la nuit nous rappelle étrangement Novalis : la mort est intensément désirée car elle seule ouvre l'accès à cet empire merveilleux de la nuit, où tout devient possible. Les amants se sont affranchis de l'illusion du jour, ils aspirent à l'éternel sommeil de la mort où ils resteront à jamais unis. L'amour de Tristan et Isolde est immortel, ce qui succombe à la mort, ce sont justement les obstacles qui les empêchent de s'aimer sans fin. Au cœur de la nuit, Tristan et Isolde effectueront le retour à l'unité : une seule âme, une seule pensée, l'amour a réalisé son but : l'unique et définitive rédemption. Wagner atteint, ici, le point culminant de son pessimisme Schopenhauerien (seule la mort pourra nous délivrer de l'illusion). Le pessimisme et le caractère illusoire du monde de la représentation ne trouve une échappatoire que dans la musique qui est une présence directement manifestée faisant coïncider la Volonté et la représentation, d'où son pouvoir unique de libération. Wagner entre en contact avec l'œuvre de Schopenhauer en 1854, par l'intermédiaire de son ami Herwegh. En une année, il ne le lut pas moins de quatre fois. L'absurdité de l'existence, le mépris de l'humanité moyenne et surtout la rédemption par un art désintéressé comme la musique, voilà autant de thèmes autour desquels Wagner et Nietzsche se retrouveront pendant un temps. Rédemption grâce à l'amour, l'amour mû par l'incomplétude mais qui ne trouvera son accomplissement que dans la complétude, expliquant par ce paradoxe, sa position intermédiaire entre le mortel et l'immortel, entre l'humain et le divin. C'est cette position ambigüe de médiateur qui lui confèrera sa fonction rédemptrice. Mais la quête de la rédemption chez Wagner s'intègre également dans une recherche à la fois esthétique et morale culminant dans le concept unificateur de l'œuvre d'art totale. « Rédemption au rédempteur » qui conclura plus tard Parsifal est une exclamation, qui constitue en elle-même un blasphème et suffit à infirmer l'évolution de Wagner vers un néo christianisme. Mais cette négation du religieux, n'est pas négation du spirituel, le spirituel, c'est le religieux quand on n'a plus de nom pour le qualifier, et le refus de lui donner un contenu explicite n'empêche pas la recherche de cette dimension, notamment dans la réalisation de l'œuvre d'art. L'art devient alors substitut du sacré et l'artiste est élevé au rang de prophète, de démiurge. L'artiste est un créateur, comme dieu, il a la capacité d'amener de nouveaux objets à la vie. Il fait surgir les choses du néant (Gauchet). La musique est un art pur de l'évocation et « c'est parce qu'elle n'a pas de sens précis, parce qu'elle n'est qu'elle-même, que la musique exalte le spirituel » (Pierre Boulez) et qu'elle nous promet le rachat…Telle peut être schématiquement une des interprétations de ce drame complexe qu'est Tristan et Isolde où Wagner repousse aux ultimes limites la tonalité avec le célèbre accord initial. Un chromatisme synonyme de désir inatteignable, un chromatisme synonyme de division persistante par son absence de résolution, un chromatisme qui conduit vers l'abime… Mais revenons à la présente représentation conduite par Daniele Gatti à la tête de l'Orchestre National de France.

 

 

 


©Vincent Pontet

 

 

 

On peut, sans aucun doute, affirmer que le chef italien, déjà reconnu par Bayreuth, a renforcé avec ce Tristan tant attendu, et avec quelle éloquence et raffinement, ses galons de chef wagnérien confirmé, tant le discours musical fut animé, du Prélude jusqu'à la Mort d'Isolde, d'un exceptionnel sens de la narration, riche en couleurs et en nuances, le « National » sensuel et élégant répondant avec une étonnante réactivité et une magnifique sonorité à chacune de ses sollicitations. Des propos plus nuancés concernent la mise en scène de Pierre Audi, inexistante, réduite à une scénographie minimaliste, rehaussée par de très beaux éclairages rappelant le travail déjà ancien de Robert Wilson…A la décharge du metteur en scène, il faut reconnaitre que Tristan n'a pas besoin de vains et d'illusoires atours. D'un point de vue vocal, la surprise vint assurément de Rachel Nicholls (Isolde), remplaçant Emily Magee. Une prise de rôle véritablement enthousiasmante par la puissance et l'endurance de la voix où l'on regrettera toutefois le timbre un peu acide pénalisant la célèbre Liebestod. Torsten Kerl, habitué du rôle de Tristan, nous surprit également, assez timide vocalement dans le premier acte, faisant face, avec une certaine difficulté, à la puissance de Rachel Nicholls dans le duo d'amour et l'hymne à la nuit du deuxième acte, il sut donner sa pleine mesure vocale par l'émotion de son chant et son endurance dans l'agonie de Tristan du troisième acte. Michelle Breedt campa une Brangäne très convaincante et Brett Polegato, un Kurvenal autoritaire et guerrier, de belle tenue. Steven Humes en Roi Marke déçut quelque peu par sa tessiture trop aiguë, son manque d'autorité vocale et son absence de legato, retirant au célèbre monologue une grande partie de son charme et de son pouvoir émotionnel. En résumé, un superbe Tristan et une très belle façon pour Daniele Gatti de conclure son contrat avec le « National ». Bravo Maestro !