Richard WAGNER : Das Liebesverbot (La défense d'aimer). Grand opéra-comique en deux actes. Livret du compositeur d'après Mesure pour mesure de William Shakespeare. Robert Bork, Benjamin Hulett, Thomas Blondelle, Marion Ammann, Agnieszka Slawinska, Wofgang Bankl, Peter Kirk, Jaroslaw Kitala, Norman Patzke, Hanne Roos, Andreas Jaeggi. Chœurs de l'Opéra national du Rhin. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dir. Constantin Trinks. Mise en scène : Mariame Clément. Opéra du Rhin à Strasbourg.Il est à peine croyable de penser que cet opéra de jeunesse de Wagner connait ici sa création scénique française... Il est certes peu donné même en Allemagne, mais pareille ignorance de ce côté-ci du Rhin laisse rêveur. Créé en 1936, à Magdebourg où le jeune musicien était chef d'orchestre, la pièce ne connut pas le succès escompté et Wagner dut se battre pour la faire présenter tant

à Leipzig qu'à Berlin, en vain. Les Fées et surtout Rienzi allaient connaître meilleur accueil. Avec le recul, on peut dire que c'est du Wagner sans Wagner; encore que... L'auteur de Tristan y convoque Bellini qu'il venait de découvrir par la cantatrice Schröder-Devrient, voire Donizetti, aussi bien que l'opéra-comique français. Mais aussi l'opéra romantique allemand de Weber, ce qui confère à l'opéra un aspect singspiel et a dû en particulier inspirer les contours du personnage clé, le gouverneur Friedrich. Tout cela fait beaucoup, dira-t-on, pour un sujet puisé chez Shakespeare. Voire. De Mesure pour mesure, Wagner ne retient finalement qu'une trame qui n'a plus grand chose à voir avec l'original, et réécrite à sa guise. Déjà ! Transportant l'intrigue de Vienne à Palerme, il concentre celle-ci sur un antagonisme assez primaire entre jouissance et puritanisme, pour au final laisser triompher la première en la personne même de ce Gouverneur qui n'hésite pas à enfreindre sa propre loi, qu'il n'a sans doute jamais eu l'idée de s'appliquer à lui-même. C'est en fait une charge loufoque contre l'hypocrisie bourgeoise : l'affirmation d'une sensualité accolée à l'idée qu'on s'en fait en Italie, réfrénée par des sbires allemands rigoristes, laquelle finit par prévaloir en une licence que rien ne peut plus tarir. La gente féminine a de la ressource et la jeune novice Isabella plus d'un tour dans son sac. Tout finit moyennant chassés croisés amoureux en plusieurs mariages lors d'une scène de carnaval qui voit la déconfiture de l'intransigeant gouverneur et le triomphe de la coquette, laquelle bien sûr renonce au couvent pour épouser celui qu'elle aime, après avoir éprouvé celui dont elle sait les faiblesses. Le mélange des esthétiques musicales n'est pas gênant dans pareil sujet, somme toute assez léger, et la rivalité entre italiens du sud et allemands du nord plutôt cocasse pour éprouver la morale. Pour son premier Wagner, Mariame Clément s'en tire bien. Peut-être parce que pas taraudée par le pathos wagnérien précisément. Et puis cette touche de féminisme n'est sans doute pas pour lui déplaire, qui est bien agréable à illustrer. La lecture est originale : elle nous transporte dans un monde du début du XX ème, en fait dans le décor inique d'un grand café où tout le monde se retrouve. Ceci permet de tracer une myriade de portraits amusants parmi le chœur, qui occupe une place prépondérante dans l'opéra : les piliers de bistrots, les dames embijoutées habituées du lieu, la caisse et ses tenanciers, jusqu'à la dame pipi aux bas roses... La direction est alerte et les personnages bien vus, dont celui du gouverneur, et d'Isabella et de ses soupirants. Il est certain que le début de la pièce pâtit d'une absence de suspense et que les choses ne prennent un tour plus intéressant qu'à partir de l'entrée dans l'action du gouverneur. Les airs et duos donnent lieu à des échanges serrés et les tableaux de foule sont fort achalandés, tel ce carnaval final qui voit l'ensemble des italiens et allemands troussés en personnages de la cosmogonie wagnérienne, où l'on trouve pèle mêle les gens de La Tétralogie avec armures et couvre chefs à ailettes, Elsa et autres figures issues de Tristan ou Parsifal....Joli clin d'œil !  Auparavant les oppresseurs germains auront porté culottes de peau bavaroise et chapeau vert à blaireau.

 

 

 


©Klara Beck

 

 

Constantin Trinks ne tarit pas d'éloges sur cette partition qu'il a déjà dirigée à Bayreuth, en marge du Festival, en 2013 pour les célébrations du centenaire. Et cherche à tordre le cou à bien des clichés accolés à cette œuvre de jeunesse, pour en faire saillir les originalités : sa lisibilité textuelle, malgré souvent une obligation de chanter « à toute vitesse dans un syllabisme strict », sa rythmique intéressante avec ses crescendos et accélérations typiquement italiens. La direction est vivante et, passée une ouverture à vrai dire de type pot-pourri, donne une bonne idée des vertus de la pièce. En particulier de ces signes avant-coureurs d'opéras ultérieurs comme Tannhäuser; ou Le Vaisseau fantôme à travers le personnage de Friedrich, préfiguration du Hollandais. L'orchestration dense, il la traite avec un souci d'allègement. L'Orchestre Philharmonique de Strasbourg répond avec foi ; ce qui mérite d'être relevé devant pareille première de répertoire. Il en va de même des Chœurs de l'ONR qui font un passionnant travail autant de chant que de composition tant la régisseuse leur demande de présence. Il est bien sûr délicat de distribuer une pièce si peu jouée et que les chanteurs n'ont pas dans leurs cordes habituelles. Le cast rassemblé s'en tire plutôt bien. A commencer par le Gouverneur Friedrich de Robert Bork, beau timbre de baryton basse, bien placé et sachant tenir le choc d'un rôle exigeant, qui le fait finir ici déguisé en Zorro lors du bal du carnaval ! L'est tout aussi celui d'Isabella, et de plus fort long, à cheval sur des parties comme celles d'Elsa ou d'Elisabeth, avec des traits annonçant le grand soprano dramatique. Marion Ammann prend de l'assurance à mesure que progresse la soirée, renforçant la stature de femme résolue et astucieuse. Il en va de même d'Agnieszka Slawinska, Mariana, et des deux ténors, Benjamin Hulett (Luzio) et Thomas Blondelle (Claudio), le premier annonçant Erik et ses airs ''à l'italienne'' du Vaisseau fantôme. Une mention particulière à Wolfgang Bankl, en Brighella, cet avatar de la comedia dell 'Arte, exemple aussi d'un vrai faux tenant de l'orthodoxie puritaine, en réalité perdu dans ses propres contradictions : n'apparait-il pas en Pierrot lors de la mascarade finale ! Ou encore à Andreas Jaeggi, Pontio Pilato - tout un programme -, ce vrai type de voix de ténor de composition qu'on aime entendre à l'Opéra.