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Catégorie : Opéras

Claudio MONTEVERDI : Orfeo. Favola in musica en un prologue et cinq actes. Livret d'Allessandro Striggio fils. Pauline Texier, Tomasz Kumiega, Laure Poissonnier, Emanuela Pascu, Gemma Bhrlain, Andrly Gnatiuk, Mikhail Timoshenko, Damien Pass. Cécile Larroche, Marie Picaut, Yu Shao, Alban Dufourt, Adèle Carlier. Orchestre et Choeur des Cris de Paris, dir. Geoffroy Jourdain. Mise en scène : Julie Berès. Amphithéâtre Opéra Bastille.Point d'orgue de la première année de fonctionnement de l'Académie de l'Opéra national de Paris, cette production de l'Orfeo de Monteverdi en montre d'évidence la fine qualité du travail. Il n'est pas si aisé de monter cette ''fable en musique'', acte de naissance officiel du genre de l'opéra, même si plusieurs tentatives (Peri, Caccini) annonçaient et ont permis cette (r)évolution. Monteverdi en cette année 1607, providentielle pour lui et pour l'histoire de la Musique,

assoit le genre et ouvre la voie royale à tous ses descendants. Le mythe d'Orphée, la célébration de l'amour conjugal, il le transfigure à partir d'un livret magistral qu'il pourvoit d'une déclamation monodique, sorte de parler en musique, apte à créer un vrai drame en musique. Cette nouvelle production, les chanteurs de l'Académie de l'Opéra, mais aussi une « académicienne » en mise en scène, Mirabelle Ordinaire, l'ont porté au long de séances de travail qu'on sent intenses tant le résultat éclate de vigueur. Ils sont aidés et guidés par la mise en scène aussi originale que juste de Julie Berès. Issue du CNS d'Art dramatique de Paris, elle fonde sa propre compagnie puis est associée à des scènes nationales, dont le Quartz de Brest ou le MC2 de Grenoble. Elle propose une lecture allusive et onirique. Depuis le prologue dévolu à La Musica trônant en haut d'une immense montagne de tulle (qui astucieusement permet de dissimuler tout un arsenal d'accessoires pour la suite), elle égrène les divers tableaux sans solution de continuité, restituant l'atmosphère pastorale des deux premiers actes, puis les sombres territoires des enfers aux suivants. De beaux arrêts sur images (le premier tableau des bergers), des groupements suggestifs (les mêmes bergers entourant les deux amants), laissent place à un mouvement tournoyant assez irrésistible, les uns les autres courant comme des cabris, même parmi l'auditoire, sans que cela ne paraisse fabriqué. Les moments clés sont adroitement ménagés : le surgissement de Sylvia, la Messagère de douleur, le lamento d'Orphée, l'échange entre Proserpine et Pluton, l'arrivée d'Apollon, porteur d'apaisement et d'appel au dépassement de soi. Les gestes sont justes et l'on y croit, jusqu'à ce geste d'émasculation qu'Orphée va commettre au comble du désespoir. Dans un environnement agréablement diversifié qui a su tirer parti des contraintes du lieu, l'Amphithéâtre de l'Opéra Bastille, aménagé avec son plateau central demi circulaire et deux dégagements de part et d'autre : à gauche, les musiciens disposés sur les gradins, à droite une seconde aire de jeu utilisant habilement la déclivité pour prolonger le parcours allégorique. Créant une intéressante proximité musique-action-public.

 

 

 


Tomasz Kumiega ©OnP

 

 

Mais ce sont nos « académiciens »-chanteurs qui tiennent le show. Et ils nous épatent. A commencer par Tomasz Kumiega, Orfeo : une large voix de baryton auquel on peut prédire sans discussion un bel avenir. Le recitar cantando est assuré par une claire émission (lamento du II ème acte « tu sei morta, mia vita », ou l'immense déploration-supplication « Possente spirto » du III ème, adornée des traits des violini puis de cornetti en écho). Si la patte ''baroque'' aura bien sûr encore à se peaufiner, quelles magistrales effluves déjà dans ce cantabile qui sait croître en intensité, et ces nuances ajustées avec soin. Son Eurydice, Laure Poissonnier, hélas peu gratifiée par le musicien, offre un joli timbre aussi, parfaitement conduit. Comme il en va de la Messagère, la roumaine Emanuela Pascu, beau timbre de mezzo qui libère des envolées vers le contralto et délivre une affliction palpable lors de l'annonce du drame de la morsure du serpent. Les basses ne sont pas moins valeureuses : Andrly Gnatiuk, Caron, Mikhail Timoshenko, Pluton, et Damien Pass, un ''ancien'' de l'Atelier lyrique maison, en Apollon. Les Chœurs des Cris de Paris, qui avitaillent certains rôles solistes, dont les deux bergers de Yu Shao et d'Alban Dufourt, ajoutent à la fête. Geoffroy Jourdain aussi avec son orchestre des mêmes Cris de Paris : belle sonorité des cuivres et fort appréciable contribution des cordes. De la belle ouvrage !