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Catégorie : Opéras

Wolfgang Amadé MOZART. Mitridate, Re di Ponto. Dramma per musica en trois actes. Livret de Vittorio Amadeo Cigna-Santi d'après la tragédie éponyme de Jean Racine. Michael Spyres, Lenneke Ruiten, Myrtò Papatanasiu, David Hansen, Simona Šaturová, Sergey Romanovsky, Yves Saelens. Orchestre symphonique de La Monnaie, dir. Christophe Rousset. Mise en scène : Jean-Philippe Clarac & Olivier Deloeuil (LE LAB). Palais de La Monnaie, Bruxelles.Hasards du calendrier : un autre opera seria de jeunesse de Mozart, Mitridat Re di Ponto, était présenté à La Monnaie. Dans une salle de remplacement du fait des travaux en cours au théâtre, qui s'éternisant, ont contraint à une solution plus pérenne que les divers lieux en ville pratiqués jusqu'alors. Une construction façon toile de tente géante, fort excentrée, peu propice aux mises en scènes actuelles puisqu'offrant un plateau assez réduit et

une absence de cintres. Ce pourquoi la reprise de la mise en scène encombrante de Rober Carsen, originellement prévue, a dû être abandonnée au profit d'un concours dont la palme fut attribuée à une équipe de metteurs en scène français, Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, réunis sous le nom de Le LAB. Mitridate est le premier des operas serias de Mozart, précédant Lucio Silla. Il est créé à Milan en décembre 1770. Christophe Rousset souligne combien le jeune musicien s'est inspiré des maitres de l'époque, Niccolò Jommeli en particulier, et singulièrement de son dramma Armida abbandonata. Mais il y a là autre chose qu'une simple influence : un hommage plus qu'un plagiat. Soumis comme ses contemporains à la fameuse tyrannie des castrats, Mozart sacrifie à la composition d'arias extrêmement brillantes, afin de convaincre ses interprètes de ne pas succomber à la pratique des « airs de bagage » ou inclusion de morceaux d'autres musiciens, plus aptes à faire valoir leurs talents de vocalistes. Le génie du jeune prodige fait le reste et on perçoit dans cette adaptation de la tragédie de Racine – sujet au demeurant imposé par les commanditaires - un souci certain de dramatisme. Si tous les airs sont virtuoses, exigeant pour certains des prouesses vocales incroyables, les récitatifs très élaborés conduisent une trame haute en rebondissements. Les duettistes de LAB ont imaginé de transposer la tragédie de nos jours, et à Bruxelles : « quelque part au cœur d'un bâtiment de l'UE, au long des 24 heures d'un sommet de crise particulièrement intense, un politicien rebelle [Mitridate] tente de modifier les règles du jeu des institutions européennes ». Deux camps s'affrontent : les partisans du rebelle et d'autres soucieux du maintien de la stabilité de l'Union. Et de nous dire que la musique de Mozart invite « à réfléchir sur la crise d'identité actuelle de l'UE »... C'est prêter au musicien d'étonnantes intentions prospectives, encore mieux que Victor Hugo qui prédisait la constitution de « la fraternité européenne ». L'important est de savoir si cette lecture est pertinente. Force est de constater que malgré une débauche d'effets (reconstitution d'une salle du Conseil européen, flash télévisés sur divers écrans disséminés dans la salle commentant les divers épisodes de la crise, volée de drapeaux en salle, tics de régie habituels : brelans de journalistes fébriles, femmes de ménage, goutte à goutte pour le malheureux roi s'avançant vers son ''abdication''), les choses s'embrouillent à force de références appuyées à l'actualité. La trame devient de moins en moins lisible. Surtout les caractères ne ressortent pas, privés de relief. On a affaire à un parcours de crise avec ses haines et ses retours, du type ''je t'aime, moi non plus'', et non pas à un vrai drame. C'est la lutte des places et la tragédie est accaparée par une lecture vue à travers un prisme somme toute assez facile. La primauté de la vidéo devient quasi diktat, comme la pratique du filming en direct de certaines scènes : le film, diffusé simultanément à l'action, fausse le jeu en captant l'attention au détriment de l'analyse de fond. Quelques beaux moments cependant tels les duo entre Sifare et Aspasie et les deux arias de ceux-ci, à l'acte II, modèles d'émotion sensuelle.

 

 

 


Myrtò Papatanasiu & Lenneke Ruiten ©Bernt Uhlig

 

 

C'est que deux les deux interprètes dominent alors la situation : Lenneke Ruiten campe une Aspasie déchirée entre son devoir de promise au roi et son amour pour Sifare, résolue mais aussi fragile dans ses sentiments vis à vis du jeune homme.  La vocalité est irréprochable. Myrtò Papatanasiu offre de Sifare un portrait juste, tirant son épingle du jeu, en particulier lors de l'aria « Lungi da te » (Loin de toi) où le personnage est partagé entre un amour passion irrésistible pour Aspasie et le fait de devoir la quitter pour ne pas s'opposer au roi son père. La ligne de chant est d'une beauté spectrale, enrichie de la partie de cor obligé par laquelle Mozart en transfigure les élans ; un premier exemple de chant accompagné qui prospérera dans le quatuor instrumental de l'air ''Marten aller Arten'' de Konstanze de L'Enlèvement au sérail. Leur consœur Simona Šaturová, Ismène, n'est pas loin d'atteindre pareils sommets. La distribution masculine est en deçà. Le Farnace du contre ténor David Hansen, en apparence bien en place, n'offre pas une vocalité aboutie et si les vocalises atteignent le soprano aisément, ce n'est pas avec douceur, comme un Fagioli. Michael Spyres, affrontant en Mitridate un rôle à vrai dire impossible, laisse paraître des signes de faiblesse et la quinte aiguë est acide, sorte d'éclats stridents de vrai faux Rossini. Les deux autres ténors sont tout juste à la hauteur. Heureusement la direction sauve le show. L'empathie de Christophe Rousset pour cette musique crie l'évidence et l'Orchestre symphonique de La Monnaie prodigue brillance et style. Tempos alertes, sollicitude pour le chant et ses acrobaties souvent tendues, au fil des arias da capo que Mozart asservit à sa guise, élégance du récitatif qui donne naissance à l'air naturellement : on sent la patte du claveciniste et du musicologue soucieux des origines de l'œuvre et de sa situation au sein de la production de Mozart. Son interprétation est enthousiasmante.