Imprimer
Catégorie : Opéras

Wolfgang Amadé MOZART : Lucio Silla. Opéra seria en trois actes K 316. Livret de Giovanni de Gamerra. Franco Fagioli, Olga Pudova, Allesandro Liberatore, Chiara Skerath, Ilse Eerens. Le jeune chœur de Paris. Insula Orchestra, dir. Laurence Equilbey, Concept et mise en espace : Rita Cosentino. Philharmonie de Paris 2.Lucio Silla n'est plus considéré comme une œuvre mineure dans la production de Mozart : comme ses autres opera seria du début, elle est de plus en plus jouée, scéniquement ou en version de concert. C'est que Mozart fait voler en éclats bien des schémas conventionnels, celui de l'aria da capo par exemple, munie ici de longues introductions orchestrales et privée, à l'occasion, de la fameuse reprise. Surtout le génie dramatique du jeune musicien – il n'a que seize ans lors de la création en 1772 – se révèle dans toute sa force, même si contraint à une écriture virtuose pour Milan qui exigeait une manière brillante pour ses chanteurs.

L'histoire s'y prête : celle de l'empereur romain Lucio Silla trahi par son ami Cecilio courtisant celle qu'il aime, Giunia, la fille de son ennemi juré Marius. Condamné à mort, Cecilio ne verra sa vie sauve que grâce à la magnanimité du potentat. Un sujet en vogue, produit du Siècle des Lumières et déjà plusieurs fois utilisé à l'opéra avant Mozart, notamment par Albinoni, Vinci, ou Hasse, et après lui par Jean Chrétien Bach ou Anfossi. Il faut dire que ce ''peplum'' plaisait au public de l'époque puisqu'emprunté à l'antique, revu et corrigé par Metastasio. Encore que le suspense politique intéressait moins que la qualité des arias attribuées aux divers personnages et les prouesses des castrats et autres divas qui les défendaient et dont on attendait fébrilement les prestations. Mozart ne les en prive pas, loin de là. Car ses morceaux flattent les registres aigus à l'envi. Mais aussi, ce qui est nouveau, offrent des nuances dans une mesure insoupçonnée jusqu'alors. C'était le cas du castrat Venenzio Rauzzini qui incarnait le rôle de Cecilio, bardé de colorature inouïes et d'une ligne de chant très aboutie. Il est tenu ici par Franco Fagioli. De main de maitre, au point que le personnage en devient le centre de l'opéra et ravit presque la vedette aux autres interprètes. Le contre ténor s'y révèle sous le meilleur jour, offrant une interprétation d'un fini exceptionnel : vocalité d'un impact impressionnant, d'abord dans l'approche du récitatif où perce l'émotion puis dans l'aria qui s'en suit, variant les couleurs et facettes du récit. Ainsi dans « Cecilio, a che t'arresti » introduisant l'aria « Quest' improvviso trèmito » au début de l'acte II, montrant l'ampleur du souffle et, durant l'air, des aigus dignes d'une soprano, pour risquer une comparaison avec les tessitures actuelles. Cet ''aria di furore'' où le jeune homme raconte sa vision de Marius, le père défunt de Giunia, fouetté par un orchestre plus qu'agité, démontre que la noirceur du dessein n'empêche pas la noblesse des sentiments. De même l'aria « Pupille amate » du III ème acte, égrène-t-il un chant piano d'un legato éblouissant. On se réjouit de l'ascension de cet artiste et de la manière judicieuse dont il choisit ses rôles. Si on a l'impression que le personnage domine, et non celui de l'empereur Silla, ses collègues ne restent pas dans l'ombre. Ainsi d'Olga Pudova, beau soprano qui fait son affaire des longues phrases dont est pourvue la partie de Giunia et ses acrobaties vocales. Qui dans l'aria de l'acte II, «  Ah se il crudel periglio » annonce Konstance de L'Enlèvement au sérail. Ou à l'air du III « Fra i pensier più funesti » libère pareil dramatisme. Du personnage titre, le ténor Alessandro Liberatore donne une manière héroïque certaine, annonçant celle d'Idomeneo. Chiara Skerath offre de Luico Cinna une prestation sympathique et un bel engagement, et Ilse Eerens est une Celia attachante, là encore d'une sûre vocalité.

 

Le jeune chœur de Paris, étudiants du département du Conservatoire à rayonnement régional, fondé par Laurence Equilbey, prête un concours aussi efficace que de qualité. De cette partition qui à bien des égards préfigure les grands drames seria ultérieurs, comme Idomeneo et même La Clemenza di Tito et ses allusions maçonniques, Lauernce Equilbey propose une approche musclée, un peu drue par endroits, pas toujours d'une extrême souplesse, ce qui met à mal certain département de son Insula Orchestra, les cuivres en particulier. Mais les cordes sont ductiles et permettent aux finales de livrer leur continuum que la chef d'orchestre ménage avec doigté. Ces morceaux concertants sont en effet d'importance, même si moins directement séduisants que les arias de solistes. Car ils renferment des inspirations mozartiennes essentielles tel l'émouvant duetto entre Giunia et Cecilio qui termine le Ier acte ou le trio qui clôt le deuxième, sommet d'expressivité tragique en ce qu'il oppose la fureur de Silla à la constance des deux jeunes gens résolus à mourir ensemble. Le concert était mis en espace par Rita Cosentino. Quelque chose de plus au demeurant car on a voulu se rapprocher d'une véritable mise en scène : mouvements intéressants quoique minimaux, environnement décoratif sommaire qui montre vite ses limites : cinq cabines paravents qu'on barbouille de graffitis (Amor, Sangue, Collera, etc.) et qu'on retourne en tous sens, une chaise symbole de la pompe impériale, des écharpes rouge sang... Une fort belle soirée nonobstant.