Reynaldo HAHN : Ciboulette. Opérette en trois actes. Livret de Robert de Flers et Francis de Croisset.  Julie Fuchs, Jean-François Lapointe, Julien Behr, Eva Ganizate, Romain Debois, Cécile Achille, Jean-Claude Saragosse, Guillemette Laurens, Patrick Kabongo Mubenga, François Rougier, Safir Behloul. Bernadette Lafont, Michel Fau, Jérôme Deschamps. Chœur Accentus. Orchestre symphonique de l'Opéra de Toulon, dir. Laurence Equilbey. Mise en scène : Michel Fau.Reynaldo Hahn est venu à l'opérette sur le tard. Avec une sûre expérience de la scène.

 

Après une première partie de carrière consacrée plutôt à l'opéra, le compositeur d'origine espagnole, né à Caracas, se tourne vers le genre léger. Ciboulette voit le jour, en 1923, grâce à la proposition de livret de l'ami de Flers, avec d'éminents chanteurs, Edmée Favart et Jean Périer, le créateur de Pelléas ! Le succès, immédiat, ne se démentira pas. C'est que Hahn, pour qui littérature et musique sont à placer sur le même plan, retrouve la veine lyrique de l'opérette

du XIX ème siècle, d'un Lecoq, d'un Offenbach ; un genre qui s'est délité et est alors éclipsé par la vogue de  l'opérette viennoise. Il reprend à son compte tous les codes d'un genre bien français, et manie un art du chant qui sait allier la rigueur opératique et la liberté du caf' conc'. Bernard Gavoty dit que sa musique «  simple en apparence, est toujours le fruit d'une ardente méditation » (« Reynaldo Hahn », Buchet & Chastel). Elle est avant tout sincère : « Je n'ai jamais écrit une seule note insincère », dira son auteur. Et c'est ce qui en fait tout le prix : des tournures légères pour des airs, certes, sans prétention, mais si bien troussés, des échanges vifs et aguichants, des ensembles bien ficelés, des finales entraînants. Et surtout, un mélange du parler chanter, cette épine dorsale du genre, parfaitement maîtrisé. Tout ce qui est parfaitement assimilé dans la présente production, salle Favart, dont l'unité stylistique s'impose très vite. Là où, souvent, le convenu est la règle, et laisse un sentiment de daté, tout est ici naturel, en particulier le passage de la parole au chant, sans hiatus. Michel Fau, qui dit vouloir enlever toute mièvrerie, et être confiant dans une nécessaire audace, réussit le pari de ne pas brider le cocasse, voire l'absurde, des situations. Un jeune homme de la ville, enfourné dans la charrette de la belle maraîchère, qui se retrouve sur la place du village d'Aubervilliers, à la campagne donc, à la surprise de tous : « c'est pas Paris, c'est sa banlieue...c'est pas l'amour, c'est sa banlieue ». Plus que littéraire, le trait se pare de sous-entendu. Point d'actualisation hasardeuse, non plus que de reconstitution vénale. Car « il faut faire voyager le public plutôt que de  ramener l'opéra à l'actualité télévisée ». Enfin, un régisseur courageux de ses opinions ! Le ton restera sobre, juste surtout. Avec cette pointe de nostalgie constamment sous-jacente chez Hahn. Il faut savoir déceler dans une longue tirade, d'apparence futile, la phrase qui, soudain, ouvre des perspectives autrement plus parlantes que ce qui se lit au premier degré. Il faut déceler l'émotion vraie. En sont truffées les tirades du sympathique Duparquet, le poète Rodolphe de La vie de Bohème, devenu philosophe et fonctionnaire, se remémorant les derniers instants de sa chère Mimi : c'est à vous tirer les larmes. Les tableaux se succèdent habilement dans un charme rétro, joliment imagé, du carreau des Halles au salon d'un grand café, de la scénette champêtre au finale triomphal de Ciboulette, dont le rêve d'ascension sociale est enfin devenu réalité.

 

 

 


© Elisabeth Carrechio

 

 

 

Michel Fau a magnifiquement utilisé sa distribution. D'abord les « vieux de la vieille », vraiment savoureux : Mr le directeur Deschamps jouant son propre rôle de patron un peu dépassé, Mr Fau lui-même, grimé en Castafiore désopilante, singeant l'espace d'un mini récital, nos grandes cantatrices adulées, Bernadette Lafont, une des actrices favorites de Truffaut et de Chabrol, péripatéticienne, qui poissarde, s'invente un opportuniste destin de mère-poule. Les protagonistes sont jeunes, tendres, et en phase. Julie Fuchs, joli minois, saura manier la corde sensible de ses soupirants, et des spectateurs. Sa Ciboulette a de l'épaisseur, et émeut par une facilité innée à passer du registre décontracté à celui des interrogations existentielles. Jean- François Lapointe, épate pas un chant d'une fière assurance, à deux doigts de l'opéra. Et quelle prestance à l'humour finement dévastateur ! Du falot Antonin, amoureux malgré lui, basculant dans le transi, Julien Behr évite le benêt qu'on croit, par la justesse de ton, qui relègue loin les habituels ténors d'opérette. On mesure  le travail du metteur en scène pour déniaiser l'affaire. Et puis il y a les jeunes « académiciens » de l'Opéra Comique, qui jouent et chantent leurs premières leçons in situ : et déjà des talents en devenir, tant ils s'insèrent sans barguigner dans la troupe ; car c'est de cela qu'il s'agit ! Un bravo à leurs maîtres ! Accentus apporte aux chœurs nombreux et variés, une contribution fort vivante, et c'est bonheur de les voir ainsi grimés, qui en gens des halles, qui en villageois. Les huit 'autres' prétendants au cœur incertain de l'héroïne, empanachés façon naïfs, sont d'une drôlerie inénarrable. Ajoutant à sa couronne de chef de chœur (attribué ici à Christophe Grapperon, de chez Les Brigands), celle de chef d'orchestre, Laurence Equilbey donne du lustre à la musique de Hahn : finesse, transparence d'une orchestration souvent lumineuse, toujours profonde, énergie et vivacité. La tendresse pour les personnages affleure à chaque morceau, et leurs tribulations, que parsèment d'adorables airs, tel « Moi, j' m'appelle Ciboulette », ou duos, comme « Nous avons fait un beau voyage ». Les couplets de la valse « Amour qui meurt!...amour qui passe !», ou le refrain « du muguet » sont entonnés par la salle, dûment avertie, et même chauffée à cet effet, retrouvant la connivence avec le public, favorisée à la Belle Époque.