Peter Ilych TCHAIKOVSKI : La Dame de Pique. Opéra en trois actes. Livret de Modest I.Tchaikovski, d'après la nouvelle d'Alexandre Pouchkine. .Neil Shicoff, Hasmik Papian, Grace Bumbry, Tómas Tómasson, Eijiro Kai, Sorin Coliban, Nadia Krasteva, Juliette Mars, Herwing Pecoraro, Benedikt Kobel. Chor und Orchester der Wiener Staatsoper, dir. Marko Letonja. Mise en scène : Vera Nemirova. Le chef d'œuvre de Tchaikovski qu'est La Dame de Pique renferme un fort potentiel dramatique, puisant à des grands thèmes, dans lesquels le compositeur frôle le génie théâtral. Il existe bien des façons de le représenter. Parmi les mises en scènes récentes, celle de Lev Dodin, à l'Opéra Bastille est proche de l'envoûtement.

Vera Nemirova, au Staatsoper de Vienne, se montre moins ambitieuse, et même par rapport à sa régie pour un Eugène Onéguine, produit naguère au Festival de Salzbourg. Là où Dodin place l'action dans un asile, dans lequel le pauvre Hermann vit un calvaire programmé, sa collègue russe imagine un pensionnat de jeunes gens. L'enfance est, en effet, un paramètre essentiel de la pièce, dans ses premières scènes du moins. La deuxième, qui voit éclore le poétique duo entre Lisa et sa sœur Polina, n'est nullement affectée par ce traitement. Au contraire, la remarque de la Gouvernante, « Quel genre, Mesdames » prend tout son sens. Reste que le décor, unique, va devoir se plier à d'autres situations, et servir de cadre, par exemple, à une gigantesque « party », traitée dans le ton de la débauche et le clinquant, qu'on sent inspiré des manières de la nomenklatura de l'ère Poutine. Il en ira de même au tripot final. Ce grotesque, Nemirova le souligne à satiété, pour faire comprendre que deux mondes s'opposent, celui des gens fortunés, qui se vouent au jeu, celui des pauvres miséreux ; à l'image de Saint-Pétersbourg, la ville des dissimilitudes sociales. La pièce est pessimiste, plus encore, « une forme d'avertissement » souligne-t-elle. Il y a quelque chose d'extrême dans le texte, et son expression musicale d'ailleurs. L'hyper activité des tableaux d'ensemble contraste avec le caractère réservé, discret, des scènes intimistes. Lorsque, par exemple, Hermann tente d'arracher à la Comtesse le secret des trois cartes gagnantes. Un bel effet dramatique verra alors le visage de celui-ci, tapi au fond de la pièce, taquiné par le reflet du miroir du poudrier de la vieille femme. Rare effet, car la direction d'acteurs reste peu imaginative ailleurs. Mais sans doute, l'impact de la régie s'est-il émoussé, lors de cette reprise d'une production inaugurée en 2007. Ainsi en va-t-il du système de la « stagione », favorisé dans cette maison. Mauvaise idée encore que la coupure intempestive intervenant après cette scène. Le fait d'introduire la suivante par la lecture, par une voix de femme enregistrée, Lisa sans doute, d'une lettre en russe, apporte peu à la dramaturgie, qui se ressent décidément de cette interruption. Un exemple des ruptures de rythme, comme de style au demeurant, émaillant cette mise en scène.  

 

 

 


©Wiener Staatsoper/Michael Poehn

 

 

 

Musicalement, les choses sont plus nuancées. Pour ses débuts in loco, Marko Letonja, qui officie à l'Opéra National du Rhin, livre une direction pensée, et bénéficiant de musiciens hors pair, peaufine des détails intéressants. Même si ne sont pas évités quelques décalages entre fosse et plateau, dans les chœurs. La distribution devrait être dominée par Neil Shicoff, dont Hermann passe pour un des meilleurs rôles, Las, et une menace de défection, dont le suspens a duré jusqu'au dernier jour, le démontre, la performance n'est plus celle d'antan : aigus forcés et fatigués, même si  la présence est encore assurée, métier aidant. Sa Lisa est par contre, de classe : Hasmik Papian, vue déjà à l'Opéra de Lyon, possède le timbre et le gabarit exact de cette partie merveilleusement écrite, et un engagement de tous les instants. Grace Bumbry fait un comeback remarqué dans le personnage phare de la Comtesse, dramatiquement juste, vocalement encore suffisant. Sa grande scène est un modèle de drame assimilé : d'abord étonnée de la présence de l'officier, puis incrédule, et peu à peu reprenant la situation en mains. Dommage que les choses sombrent après dans le mélodrame. Les autres protagonistes sont plus ou moins bien servis : de l'excellent,  la Polina assurée de Nadia Krasteva, le Surin sonore de la basse Sorin Coliban, à l'acceptable, le Tomski beuglé de Tómas Tómasson. Une représentation qui n'évite pas le sentiment de routine.