Georg Friedrich HAENDEL : Radamisto. Opera seria en trois actes. Livret de Nicola Francesco Haym. David Daniels, Florian Boesch, Sophie Karthäuser, Patricia Bardon, Jeremy Owenden, Fulvio Bettini. Freiburger Barockorchester, dir. René Jacobs. Mise en scène : Vincent Boussard. 

 

Radamisto, tiré des Annnales de Tacite, est le premier opéra anglais de Haendel. Il sera créé en 1720, au King's Theater de Londres. Pour René Jacobs, « c'est l'opéra des superlatifs », garni de grandioses arias da capo, qui, ici, dominent plus encore que dans d'autres compositions. Elles contrastent aussi avec des formes vocales différentes, dont plusieurs cavatines, sans parler d'un quatuor à la scène finale. L'histoire est familiale, et politique, où l'on voit l'arménien Tridate convoiter la belle Zénobie, épouse de Radamisto, enfant de Thrace, son ennemi juré.

La sœur de ce dernier, Polissena, est pourtant l'épouse de Tridate... On imagine les chassés croisés vengeurs, parce qu'amoureux. Un lieto fine remettra tout en ordre, et les deux couples se reformeront. Cette trame avait déjà été mise en musique, dix ans auparavant, par un certain Domenico Lalli, sous le titre de « L'amor tirannico o Zenobia ». Mais Haendel se fait plus concis et plus dramatique, aidé de son librettiste Haym, lui-même fin musicien. Comme souvent, l'opéra connaîtra plusieurs versions, celle d'origine ayant été remaniée dès 1721, puis encore en 1728, dans le souci de raccourcir les récitatifs. Pour cette production du Theater an der Wien, René Jacobs indique avoir cherché à concentrer la pièce, pour bien faire émerger les vertus qui sous-tendent les personnages, le courage, l'affirmation de soi, mais également la fantaisie. C'est ce qui transparait de sa direction, très inspirée. Elle paraît uniforme dans sa gestuelle symétrique des deux bras. Et pourtant, il s'en dégage une volonté de souligner mille nuances. La battue est énergique, les tempos décidés, et les passages de calme lyrisme suggestifs. Jacobs favorise à l'envi vocalises et appogiatures. Ainsi de l'aria de Radamisto, « Ombra cara », assurément le summum de l'opéra, délivrée par un orchestre assagi, sur une envoûtante pédale de grave, qui va s'éteindre peu à peu. Le Freiburger Barockorchester est tout simplement l'instrument idéal. Son équipe de chanteurs est elle aussi superlative. Florian Boech apporte une autorité naturelle au tyran Tridate, et un abattage phénoménal, dont un air de bravoure avec accompagnement de trompettes et de cor ! Sa Polissena, épouse rejetée, en proie au malheur des grandes héroïnes, Sophie Karthäuser en livre la belle jeunesse gâchée, et le chant immaculé. Cette immense artiste fait de l'or avec sa voix de soprano clair. Patricia Bardon, de son timbre de bronze, campe une Zénobie résolue et grandiose, au chant inextinguible. On admire le style assuré et les ornements imaginatifs du ténor Jeremy Owenden, Tigrane. Quant à David Daniels, Radamisto, il n'est, certes, plus à son apogée pour négocier ces trilles d'enfer, confiées à la création, au castrat Senesino, et surtout mis en concurrence avec ses actuels challengers contre-ténors. Mais il faut lui reconnaître une ligne de chant élégamment menée, qui sait encore briller dans l'air « Ombra cara ».

 

 

 


© Monika Rittershaus

 

 

 

La mise en scène du français Vincent Boussard a fait tousser le public viennois. Il voit là une histoire d'initiation, celle d'une jeune prince, déjà à la fin de son règne, qui cherche à se dégager de l'autorité paternelle, celle de l'ancêtre Farasmane. Il est  question aussi du thème de la cruauté des puissants pour assouvir leurs passions intimes. Boussard se réfère au bon Dr Freud : ce sera un voyage dans la psyché et l'âme de Radamisto. Sans pour autant négliger d'autres perspectives : la douceur des sentiments, la clémence, si présents dans la précision des récitatifs. Dont acte. Mais le résultat ne laisse pas d'interroger : à force de vouloir animer coûte que coûte ce qui est manifestement statique (un brelan de femmes, façon béguines, par exemple, entrent et s'en vont, souvent en procession réglée), on n'évite pas l'effet gratuit. Voire même l'opposition avec la musique : tel ce beau solo de Zénobie, gâté par le bruit intempestif du lâcher d'une poignée de couverts en argent... L'action se déroule dans un huis clos, une pièce banale, percée de trois portes qui ouvrent sur des horizons plus lointains. La symbolique, empruntée à l'auteur de «  L'interprétation des rêves », s'encombre de traits au énième degré : ainsi de la chaise, celle du pouvoir, que Tridate brandit en tous sens, ou d'une immense table à manger, symbole du rapprochement, et aussi d'équilibre ; mais qui barre la scène, et que d'aucuns doivent enjamber, tant elle est infranchissable, pour se rapprocher, et simplement mieux se faire entendre. La symbolique du poisson dans l'aquarium, signifiant du processus d'individualisation, est plus absconse. Le choix des costumes participe du même parti d'attirer l'attention. Christian Lacroix, qui plaide, justement, pour leur fonction dramaturgique, a conçu un mélange de styles, souvent extravagants, dans les tons sombres, sur lesquels tranchent quelques touches de blanc. Tout cela créé une atmosphère souvent surréaliste, certes agréable à l'œil, qui n'apporte pas cependant beaucoup à l'impact dramatique, si ce n'est la volonté de chercher à animer à tout prix des conflits secrets.