Grégoire HETZEL : La chute de Fukuyama, opéra sur un livret et une vidéo de Camille de Toledo.  Jennifer Larmore, Kevin Greenlaw, Tom Randle, Isabelle Cals. Orchestre Philharmonique de Radio France & Ensemble vocal Aedes, dir. Daniel Harding. Commande de Radio France, en création mondiale salle Pleyel.

 

 

 

 

 

 


© Toledo Art Forms.

 

 

 

Lorsque Theodor W. Adorno affirmait qu’il faudrait repenser le monde après le drame d’Auschwitz, il témoignait par là de la fin de la Modernité, héritée des Lumières, et de la faillite de la raison kantienne…Il avait probablement raison. Que les attentats du 11 septembre 2001 marquent la chute de Fukuyama et de ses prédictions, voilà qui est sûr également. Francis Fukuyama (° 1952) est un philosophe, économiste et politologue américain, auteur, en 1992 d’un livre intitulé La Fin de l’Histoire et le dernier homme. Il y reprend les thèses élaborées par Hegel et Kojève, selon lesquels l’Histoire s’achèvera le jour où un consensus universel sur la démocratie mettra un point final aux conflits idéologiques. La démocratie libérale, et son modèle américain, apparaissant à Fukuyama, après la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin, comme un modèle politique insurpassable ! Fukuyama donne un sens à l’histoire et ne la considère pas, à l’inverse de Huntington, comme une fatalité. Le moteur de l’Histoire est le « Thymos », le désir d’être reconnu, cette quête éperdue de la dignité, qui ne peut être obtenue que par la reconnaissance des autres, et qui est la source de toute vertu. La démocratie libérale et le capitalisme représentent le régime politico-économique seul capable d’assouvir le désir thymotique de chacun (isothymia et mégalothymia confondues). Étrange optimisme et énorme bévue, copieusement critiquée par les philosophes de la déconstruction, au premier rang desquels se situait Jacques Derrida, qui argumenta ses critiques dans Spectres de Marx. Une critique du « finisme », qui trouvera son triste aboutissement dans la chute, non pas symbolique mais bien réelle, des tours jumelles du World Trade Center de New York, comme une plaie mortelle portée à l’Amérique triomphante.

 

 

 

Pari ambitieux, on en conviendra, que de composer un opéra sur un tel sujet ! Grégoire Hetzel, compositeur de musique de film, et Camille de Toledo, vidéaste, s’y sont pourtant attelés avec intelligence, pour un résultat tout à fait probant. L’action se passe dans un aéroport-monde et fait intervenir nombre de personnages : Fukuyama lui-même, la Pythie, véritable mère universelle, un étudiant de Hambourg, musulman, qui a connu en Allemagne les auteurs de l’attentat, un technicien de surface, italien et bègue, une hôtesse de l’air, des voyageurs et des journalistes regroupés dans le chœur. Comme autant de regards posés sur le drame, autant d’éclairages différents permettant d’échapper à la caricature. Le livret est écrit en 6 langues différentes, reflétant l’universalité du drame, dans cet opéra à numéros fait d’une succession d’airs et d’ensembles avec des didascalies projetées sur l’écran en guise de récitatifs. L’introduction de la vidéo, qui tient au fait que la création, salle Pleyel, ne permettait pas de mise en scène, implique deux niveaux de représentation et de réalité, qui se superposent de façon très originale : le chanteur sur scène, et son avatar qui évolue virtuellement dans le décor, assez sommaire, de la vidéo, où apparaissent également des images d’archive. La vidéo est, ici, conçue comme une épure de la réalité, comme un état métaphysique du réel (s’agit-il d’un cauchemar ou de la réalité ?) qui prend parfois l’aspect des tableaux d’Hopper ou de Giorgio de Chirico par ses jeux d’ombre et de lumière. La musique, soumise à de nombreuses influences, parait très marquée par les minimalistes américains, comme Steve Reich ou John Adams, très pulsée, lancinante et incantatoire, maintenant un constant sentiment d’urgence, interrompu, ça et là, par la cantilène d’un instrument soliste. Le choix des voix est admirable de pertinence dans la répartition des rôles et la justesse d’interprétation, tout comme la prestation du « Philhar » et la direction sobre et efficace de Daniel Harding. Sans oublier, dans ce concert de louanges, le remarquable chœur de l’Ensemble Aedes. Une belle réalisation qui, au-delà de la musique, pourra permettre à tout un chacun de connaitre la pensée de Francis Fukuyama et de s'interroger sur sa pertinence. Sur ses erreurs aussi, dont la plus importante semble être une bien mauvaise interprétation du Thymos platonico-hégélien, limitée à une dialectique d’opposition assez fruste entre désir d’égalité et désir de supériorité, oubliant la nécessaire inféodation du Thymos au Logos.

 

 

 

 

 


© Toledo Art Forms.