Luigi DALLAPICCOLA : Il Prigioniero (Le Prisonnier ), opéra en un acte avec prologue. Livret du compositeur, d'après Viliers de l'Isle-Adam. Arnold SCHOENBERG : Erwartung,  monodrame en un acte. Livret de Marie Poppenheim. Lauri Vasar, Magdalena Anna Hofmann, Raymond Very, Christophe de Biase, Thierry Grobon. Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir. : Kazushi Ono. Mise en scène :Àlex Ollé.Réunir en un même spectacle Le Prisonnier et Erwartung n'est pas illogique. Les deux textes s'inscrivent parfaitement dans le thème Justice/Injustice, initié par l'opéra Claude.

On peut même avancer qu'une complémentarité existe entre les deux spectacles : la démonstration et son aspect visuel, pour ce qui est de l'opéra de Badinter-Escaich, la perception et sa composante mentale, dans le cas du « double bill », elles-mêmes déclinées en symbolique pour Le Prisonnier, et sensoriel pour Erwartung. Lui Dallapiccola s'est inspiré du récit de Viliers de l'Iisle-Adam, La torture par l'espérance, extrait des « Nouveaux Contes cruels » (1888), pour décrire l'espoir de libération d'un prisonnier qui, au moment où il croit celle-ci acquise, se retrouve face à son bourreau, dans l'Espagne de l'Inquisition, alors sous la férule de Philippe II. La dimension psychologique est évidente, au point que ce prisonnier n'a pas de nom, non plus que son geôlier. La composante archétypale, universelle l'est tout autant. Dans Erwartung, Schoenberg livre le délire d'une Femme, elle aussi non nommée, qui la nuit, découvre le cadavre de son amant, et vit une sorte de cauchemar, une torture par l'espérance aussi. Un même thème d'aliénation mentale une commune obsession, et la permanence de l'angoisse de la condition humaine. Le compositeur italien (1904-1975) créé son opéra en 1949, concentrant une action extrêmement simple, un prologue et quatre scènes, dont la dernière est la plus développée. Le récit du prisonnier n'est agrémenté que des interventions de personnages, soit narrateur, telle la Mère, soit faire valoir, le geôlier ou l'inquisiteur, dont l'interprète doit être le même. Le récit offre cette cruauté que l'homme incarcéré voit sa liberté à portée de main, la porte de sa cellule laissée entre-ouverte, lui permettant de se frayer un chemin dans le dédale des couloirs de la prison, jusqu'au moment où il croise son bourreau et la certitude du bûcher. Celui-ci lâchera cette sentence terrible « A la veille de ton salut, pourquoi donc voulais-tu nous abandonner ? ». Une texture très serrée, et là encore une construction en arche, ont raison de ce récit effroyable de torture mentale. Le monodrame de la Femme chez Schoenberg est tout aussi ramassé, encore plus linéaire peut-être. Celle-ci vit, ici, une sorte d'égarement, de parcours bloqué, comme l'endure, là, le Prisonnier : « Je cherchais... » dira-t-elle in fine. « La liberté ? » s'interrogeait Le Prisonnier. Les deux partitions sont différentes : Schoenberg assume un dodécaphonisme pur et dur. Mais Dallapiccola, à l'inverse de ses contemporains italiens, Menotti, Pizzetti ou Malipiero, ne prend pas autant qu'il y parait ses distances avec la Seconde École viennoise : son écriture est aussi serrée que celle d'un Berg, dans Wozzeck.

 

 

 


Arnold Schoenberg/© DR

 

 

 

Là encore, l'Opéra de Lyon offre un spectacle extrêmement abouti. La direction de Kazushi Ono est limpide, s'il se peut en telle occurrence, et son orchestre montre des affinités certaines avec ces idiomes. L'interprétation vocale ne souffre aucune faiblesse, dominée par le Prisonnier de Lauri Vasar, beau métal de baryton grave, acteur consommé, et par Magdalena Anna Hofmann, La Femme, déchirante de vérité, nullement taxée par une partie exposée, confinant au tour de force, et déjà La Mère passionnée dans la pièce de Dallapiccola. Tous les autres sont à l'unisson d'un cast de haute volée. Àlex Ollé, de La Fura dels Baus, a conçu un dispositif scénographique commun aux deux pièces, les unissant dans l'idée d'obsession, mais aussi de ce qui ressortit d'un fonctionnement cyclique. Surtout dans le cas du Prisonnier : une double scène tournante dévoile le labyrinthe dans lequel tente de ne pas se fourvoyer le personnage, traversant des portes successives ou se heurtant à elles. Mais pourquoi ce parti pris de placer la trame dans ce qui ressemble à une institution des Bons Pères, avec les sous-entendus homosexuels que cela peut comporter ? Cette licence est gratuite et n'apporte rien à la charge émotionnelle que comporte déjà, en soi, l'opéra. Pourquoi également avoir pris la décision de laisser clairement à penser, en conclusion d'Erwartung, que la Femme a tué l'amant dont elle découvre le cadavre lors de ses pérégrinations nocturnes ? Le meurtre de l'amant n'est nullement suggéré, encore moins explicité, par le texte, ni même par la musique de Schoenberg, dont on connaît la précision avec laquelle il a en conçu la présentation scénique. Mais la régie, qui croise habilement les deux histoires, libère des visions fortes : l'angoisse dans un univers claustrophobe et blafard dans un cas, une divagation hallucinée au milieu d'une forêt à l'aspect menaçant, partagée entre onirisme et effroi, dans l'autre. Une magistrale idée surtout emporte la mise en scène : la composante de la dilatation du temps, inhérente à l'œuvre de Schoenberg, pas moins au cœur du combat mené par Dallapiccola contre l'injustice, voire le totalitarisme.