Thierry Escaich : Claude. Opéra en un prologue, seize scènes, deux interscènes et un épilogue. Livret de Robert Badinter, d'après Claude Gueux de Victor Hugo. Jean-Sébastien Bou, Jean-Philippe Lafont, Rodrigo Ferreira, Laurent Alvaro, Rémy Mathieu, Philip Sheffield, Loleh Pottier, Anaël Chevallier, Yannick Berne, Paolo Stupenengo, Jean Vendassi. Laura Ruiz Tamayo, danseuse. Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir. Jérémie Rhorer. Mise en scène : Olivier Py. Dans le cadre d'un festival adossé au thème « Justice Injustice », l'Opéra de  Lyon créait Claude de Thierry Escaich et Robert Badinter. Il est symptomatique qu'un texte écrit par l'ancien Garde des Sceaux soit à l'origine du projet.

Sa passion pour l'opéra et pour Hugo, dont la lecture de la nouvelle « Claude Gueux » a été l'élément déclencheur, l'ont amené à se replonger dans le procès de celui qui fut condamné à la peine capitale par la cour d'assises de l'Aube, et à en consulter les archives au Tribunal de Troyes. Le texte a préexisté à la recherche même du musicien, en la personne de Thierry Escaich. Robert Badinter souligne le cocasse de la situation : « vous avez donc un librettiste qui n'a jamais écrit un livret et un compositeur qui n'a jamais fait d'opéra !»  Aussi lui faudra-t-il patience et abnégation pour le faire cadrer avec le format opératique. L'histoire du canut lyonnais, condamné à la prison pour avoir pris la tête de la révolte contre un employeur privilégiant la machine plus que ses ouvriers, puis à la peine capitale pour le meurtre d'un directeur de prison qui s'était juré de le casser, est un sujet d'opéra idéal : le parcours d'un révolté, comme les héros de Camus, charismatique, par son ascendant moral sur ses codétenus. On est proche aussi de l'univers de Genet, car au-delà de la perception de Hugo, les archives judiciaires révèlent l'existence d'une relation homosexuelle entre Claude et un autre détenu, Albin, « une histoire d'amour très violente entre deux détenus, dans un lieu effroyable avec un directeur cruel », commente Badinter. Claude Gueux, devenu tout simplement Claude dans l'opéra, est un « symbole de la cruauté judiciaire et pénitentiaire », qui plus est dans une des prisons les plus terribles, la maison centrale de Clairvaux. Trois personnages, au caractère trempé, dominent l'opéra, entourés d'un chœur mixte, d'un chœur d'hommes, et de quelques autres protagonistes, le surveillant général, l'Entrepreneur ou donneur d'ouvrage du travail pénitentiaire, et surtout, les deux « Personnages », sorte de narrateurs ou de Parques, apportant à la pièce une dimension exemplaire. Plus que dans Les derniers jours d'un condamné, Hugo insiste sur l'injustice sociale, dresse un réquisitoire contre la morale hypocrite d'une époque, la Monarchie de juillet, et plaide pour l'éducation, au lieu de la pure répression. Claude tue, mais agit en justicier. Robert Badinter fait sien ces prémisses, qu'il accentue même. Thierry Escaich inscrit sa musique dans cette vision, traduisant la révolte ouverte ou rentrée, la désespérance et les aspirations à la justice d'un homme qui se sait brisé ; surtout à partir du moment où le directeur le sépare de son codétenu Albin. Le musicien, lui aussi, se déclare « hugolâtre », pour avoir déjà mis en musique Djinns, dans son  triptyque Nuits hallucinées (2008), ou les mélodies Guernesey (2010). Il créé une architecture en arche où sera souligné « le côté presque rituel de l'affrontement entre Claude et le directeur » : un crescendo gigantesque et inéluctable, ménageant des paliers, à la limite de l'onirisme des fantasmes qui agitent le détenu, des « parenthèses de rêve, d'irréalité ». La musique fait la part belle à l'ostinato, à l'accord brusque, aux climax emportés, à la force massive d'un orchestre de vastes moyens, dont une section de percussions tonitruantes, censées traduire le tumulte des machines sur lesquelles travaillent les détenus. Et soudain s'allège vers un lyrisme apaisant, pour traduire « le sourire d'une enfant », aussi promptement qu'elle aura déchaîné la dureté d'un lieu destructeur. Entrera-t-elle au Panthéon des alliances texte-musique, comme celle dont Poulenc a paré La Voix humaine de Cocteau ?  

 

 

 


© Opéra de Lyon/Stofleth

 

 

La production est une indéniable réussite. La mise en scène d'Olivier Py construit un univers concentrationnaire angoissant et livre des images saisissantes. A travers ce qu'il définit comme «  une grille de lumière », il plaque au sol les individus ou au contraire, dilate l'espace, en apparence, pour « figurer leur liberté intérieure ». A la construction musicale en ache répond un schéma en forme de tour d'écrou, à l'instar de ce décor carcéral blafard, que les détenus font pivoter sur lui-même, où tout semble se broyer, des vies et de leurs espérances. Reste que pour qui connaît de l'intérieur cette problématique, la lecture frise un premier degré convenu et assène trop les poncifs accolés à la prison : la violence omniprésente de matons prompts à la bastonnade, plus proches de CRS, avec leurs chiens renifleurs, une homosexualité soulignée, avec scène de sodomie. Cela renforce, bien sûr, la démonstration, et le librettiste doit en être satisfait, dont on connait le combat d'une vie contre l'injustice carcérale. Claude est soutenu à bout de bras par Jean-Sébastien Bou, sa corpulence plutôt frêle apportant au personnage un paradoxe intéressant : l'aspect charismatique en ressort privilégié, un supplément d'âme en somme, plus que la force de la nature qui en impose. Encore que l'interprète ne ménage pas la fureur de sa révolte, et ne soit pas épargné par le traitement hyper agressif, voire enragé, des surveillants à la solde d'un directeur décidé à casser un homme. Jean-Philippe Lafont campe cette figure sans scrupules, résolu à en découdre, même s'il est lui-même acculé à la fermeté par plus fort que lui, l'Entrepreneur de travail pénitentiaire. Quoique, là aussi, paradoxalement, l'apparence enveloppée de l'interprète confère à son personnage moins de dureté que ne renferme le texte. Le contre-ténor portugais Rodrigo Ferreira est gêné par l'élocution française, comparé à ses partenaires dont la diction est immaculée, et le personnage d'Albin souffre, de ce fait, d'une moindre aura ; ce qui gâte quelque peu un équilibre des tessitures soigneusement pesé, et justement original, avec les deux autres voix graves. Les autres solistes et les chœurs se tirent d'affaire avec brio d'une écriture pas toujours aisée à négocier. Jérémie Rhorer, décidément sur tous les fronts, tire de l'Orchestre de l'Opéra de Lyon des ressources insoupçonnées et une coulée incandescente ou apaisée.