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Catégorie : Opéras

Kurt WEILL : Die Dreigroschenoper (L'Opéra de quat'sous). Pièce de théâtre musicale en trois actes, un prologue et huit tableaux (1928). Livret de Bertolt Brecht, d’après The Beggar’s Opera (1728). Sir John Tomlinson. Dame Felicity Palmer, Mark Padmore, Allison Bell, Nicholas Folwell. Gabriela Istoc, Meow Meow, Max Hopp. London Philharmonic Orchestra & London Philharmonic Choir, dir. Vladimir Jurowski. Version de concert mise en espace par Ted Huffman.En composant l’Opéra de quat’ sous, Kurt Weill semblait répondre à l’injonction de Hans Eisler, selon laquelle les œuvres d’art devaient être porteuses de vérité humaine, engageant les compositeurs à ouvrir leurs fenêtres pour écouter la rumeur de la rue qui n’est pas un simple bruit, mais le bruit des hommes… Kurt Weill (1900-1950) fils d’un cantor synagogal de Dessau, rêvait de Vienne, mais se rendit

finalement à Berlin en 1918, où faute de Schoenberg, il reçut les leçons de Busoni, s’éloignant de l’atonalité pour revenir à des formes plus « classiques ». Une orientation artistique se résumant à une phrase : ne craignez pas la banalité !! Banalité qui prenait pour lui le visage de la France ou de l’Italie, loin de la seconde école de Vienne. Son esthétique nouvelle se concentra alors sur le « gestus », endroit mystérieux du drame où convergent l’action scénique, la musique et le verbe. Si la rencontre avec Busoni fut marquante, celle avec Bertolt Brecht (1898-1956) fut décisive, donnant au « geste » sa dimension politique, tandis que Lotte Lenya, rencontrée en 1924, lui prêtait sa voix inoubliable si caractéristique. Brecht adorait les personnages de brute et de bandit, au point, par mimétisme, d’en prendre l’allure et l’apparence physique. Walter Benjamin émit l’hypothèse selon laquelle, ces brutes et malfrats qui peuplaient son œuvre, correspondaient à autant de ferments révolutionnaires, constatant avec surprise à quel point la contre moralité des crapules et truands se nourrissait des boniments de la moralité officielle. Sous la  République de Weimar, cette fascination pour les génies du mal et les meurtriers était chose courante (on se souviendra de Franz Biberkopf, héros du roman Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin). Macheath (Mackie le Surineur) en représente l’archétype, symbolisant dans sa personne tout ce que la civilisation urbaine occidentale se refusait à comprendre et même à nommer. La musique de Kurt Weill, à la fois populaire et savante, mêlant des accents de jazz et de danse à des textures musicales avant gardistes, est un habile mélange qui en fait tout le charme, l’ambigüité et l’originalité, renforcée par un orchestre à géométrie variable : certains musiciens jouent successivement de plusieurs instruments, et le chef se met, de temps à autres, au piano, tandis que le pianiste joue de l’harmonium.

 

 

Force est de reconnaître que la version de concert, proposée par le TCE, fut en tous points remarquable, sachant concrétiser le « geste » par l’association d’une mise en espace attrayante de Ted Huffman, bien plus percutante que nombre de mises en scène coûteuses et absconces, et d’un orchestre parfaitement en phase, gorgé de rythmes et de couleurs. Vladimir Jurowski prend visiblement plaisir à diriger, jouer, voire chanter, se mêlant aux chanteurs-acteurs, dans un registre pourtant inhabituel. Le récitant, si essentiel, Max Hopp le conçoit bien plus qu'un fil conducteur : la formidable dramaturgie en ressort comme aiguisée, et pas un temps mort ne vient la troubler. La distribution est du plus haut niveau, tant vocalement que scéniquement. D'abord, un couple des « vieux parents », John Tomlinson et Felicity Palmer, inénarrables, dont le fabuleux métier ressort à chaque phrase. Chez les autres protagonistes, tous d'un fort engagement, on aura un clin d’œil particulier pour Meow Meow, dans le rôle de Jenny, chantante et chaloupante dans sa robe fourreau, qui n’était pas sans nous rappeler la légendaire Lotte Lenya. Une très belle soirée !