Benoît MERNIER : La Dispute. Comédie en un acte, en prose et en musique. Livret de Ursel Herrmann et Joël Lauwers, d'après l'Œuvre de Marivaux. Stéphane Degout, Stéphanie d'Oustrac, Julie Mathevet, Albane Carrère, Cyrille Dubois, Guillaume Andrieux, Katelijne Verbeke, Dominique Visse. Orchestre symphonique de la Monnaie, dir. Patrick Davin. Mise en scène : Karl-Ernst & Ursel Herrmann.Il est agréable et réconfortant de constater qu'on peut encore écrire un opéra doté d'une belle langue française, d'une musique ne sollicitant pas exagérément les percussions, et d'un chant ne flattant pas le registre extrême de la soprano colorature! C'est ce à quoi s'est attelé Benoît Mernier. Pour ce faire, et comme l'avait fait son maître Philippe Boesmans, avec Luc Bondy, il a fait appel à Ursel Herrmann et Joël Lauwers, à partir d'un sujet en or, La Dispute de Marivaux.

Une pièce brève, des répliques assez courtes, une trame ramassée sur l'expérience amoureuse, sur ce qu'est l'amour véritable. Une expérience, générant la dispute, menée à trois niveaux : quatre jeunes gens, qui découvrent les premiers émois, sont observés à leur insu par un couple d'âge mûr, qui n'en finit pas de chercher un second souffle à son aventure amoureuse, et lui-même observé par les dieux, Cupidon et l'Amour, qui tirent les ficelles et philosophent sur l'éphémère des choses. En fait, la pièce La Dispute ne traite que des deux jeunes couples amoureux, leurs aînés n'intervenant qu'à la marge. Aussi, dans un souci de meilleure efficacité dramatique, les auteurs ont-ils eu l'idée de renforcer le poids de ces aînés, en s'inspirant de deux autres petites pièce du poète français, « La réunion des Amours » et « L'Amour et la Vérité ». Un subtil équilibre s'instaure, et un chassé-croisé habile, entre les trois stades d'analyse. Car ces quatre adolescents, qui ne sont pas sans rappeler ceux de Cosi fan tutte, sont manipulés et exposés à ce qui s'appelle de la cruauté et du voyeurisme. Amour et désir, telle est la question soulevée par des dieux, eux-même en désaccord sur le but de l'affaire. Car l'amour fidèle est-il possible ? Le texte est traité sur le mode de la légèreté. La musique de Mernier se place dans ce même ordre d'idée. Elle est  foisonnante, traitée par petites touches, comme un tableau de Klimt, essentiellement consonante, fondamentalement lyrique, avec de grandes pédales de grave, rappelant que son auteur est organiste. Il y a même des références au baroque, voire à la musique française du début du XX ème. L'orchestre, d'une trentaine de musiciens, est très raffiné, avec un tapis de cordes relativement restreint, mais des vents ingénieux, la flûte notamment. Elle est généreuse, jusque dans ses passages de silence. L'écriture vocale n'est pas moins originale : mêlant chanter et parler, dans une palette diversifiée, de la parole pure au quasi bel canto. La vocalité favorise les timbres graves, pour les deux personnages d'âge mûr, le Prince et Hermiane, et deux des jeunes amants. Par contre, les dieux sont distribués, l'un à une voix parlée, Cupidon, l'autre à un contre-ténor, mais dont le registre est peu utilisé, l'essentiel étant, là encore, parlé.

 


© Bernd Uhlig La Monnaie

 

L'exécution est passionnante. La mise en scène des Herrmann rencontre, par la souplesse du trait, la légèreté du texte, et plus d'un échange s'y montre aérien. Dans un décor agreste, digne des Fêtes galantes, va s'incruster une sorte de laboratoire, délimité par des néons, où vont évoluer les pauvres jeunes cobayes. La régie est fluide et colle au texte, en en prolongeant la finesse et le caractère cursif : les deux jeunes amants n'en viennent-ils pas se mesurer l'un à l'autre, à propos de leurs conquêtes, comme s'ébrouent deux jeunes chiots tout fous! Le contraste entre les générations est vu de manière à bien les différencier. L'apparente désinvolture des plus âgés, qui ont tout vu, tranche avec l'expérience toute neuve, gauche et naïve, des plus jeunes. Quant aux dieux, il y a chez eux une bonne dose de scepticisme, celui de l'homme Marivaux, voire de sarcasme. Ces dieux qui vont d'ailleurs se muer en chevaliers servants de l'expérimentation. Si quelque longueur se fait jour, cela est dû au débit lent de l'intrigue, comme lors de la scène de crêpage de chignons des deux jeunes dames. Celles-ci, comme leurs beaux hommes, sont défendues avec panache par des artistes tous merveilleux de fraîcheur. Stéphane Degout, nanti d'un sourire carnassier, gratifie le rôle du Prince d'une diction qui se fait pur régal. Et Stéphanie d'Oustrac, dont la partie d'Hermiane n'est pas sans évoquer de manière allusive la Conception de L'Heure espagnole, est toute séduction. Une paire rare que ces deux-là. Dans le rôle de l'Amour et de son factotum, Dominique Visse livre une voix parlée du registre de baryton, ce qui en ajoute au sarcastique des tribulations, « l'air de ne pas y toucher », et à son côté percutant. L'Orchestre de la Monnaie est en verve, ce qui doit beaucoup à la direction de Patrick Davin, un habitué des modernes. Pour cette expérience française, Benoît Marnier a bien de la chance!