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Catégorie : Opéras

Contrairement à la sentence du présentateur vedette du JT de 20 H sur France 2, vous n'allez pas au cinéma « pour éviter de payer trop cher le prix du billet d'Opéra »... mais bien pour tenter une expérience singulière qui vous emmènera à l'Opéra ! Mais passons. La foule se pressait au MK2 du Carrefour de l'Odéon, entre autres, pour assister à la retransmission en direct de Parsifal du MET de New-York. Elle n'aura pas été déçue et aura sans doute vu une sorte d'idéal, si tant est que le mot ait encore un sens. Mais tout de même.

Cette nouvelle production était présentée par un jovial chanteur maison, qui mêlait une bonne humeur toute américaine à un vrai sens du business : publicité pro domo, appel au dons, outre le jute bagout pour mener des interviews minutes des protagonistes et autres personnages importants, tel que Mr Peter Gelb soi-même, l'entreprenant directeur du MET. De quoi entretenir le suspens au début et occuper les longs entr'actes. On sera même mené par la main dans les coulisses du prestigieux théâtre de Lincoln Center, pour découvrir que l'immensité des lieux du backstage est telle que même l'armée des techniciens occupés à faire et défaire les décors, y paraît presque lilliputienne. Et qu'il semble aisé de déplacer, comme une plume, d'énormes portants de décors, ou de s'affairer à remplir et dégarnir un lac de sang, celui dans lequel vont devoir évoluer les Filles-fleurs, et Parsifal et Kundry eux-mêmes, durant le II ème acte ! Un chalenge tout de même, reconnaît le directeur technique. Tout autant que pour les preneurs de son, qui réalisent un travail plus qu'étonnant, favorisant un peu les voix, sans pour autant que la balance générale orchestre-chant ne soit perturbée. 

 

 

 


© Ken Howard

 

 

La production, déjà vue à l'Opéra de Lyon avec lequel elle est en coproduction, a peu changé, n'était son adaptation au vaste plateau new-yorkais. Elle en ressort magnifiée par une prise de vues fort pertinente, qui en accentue même la lisibilité. Le canadien François Girard dira, dans son interview durant l'entr'acte, qu'il voit là « un voyage au-delà même de l'opéra, qui nous ramène à nos propres souffrances, à nos tentations ». Certes, et c'est bien celui de Parsifal et sa quête de rédemption. Là où à la représentation, le spectateur ne peut qu'appréhender une vision d'ensemble, la caméra scrute le détail. Avec infiniment de tact et d'à propos dans le choix des prises. Les plans sont variés, latéralement, en vue plongeante aussi. Pour ne citer qu'un exemple : le bref regard d'Amfortas, à peine remis de la célébration du Graal, qui l'a aussi réconforté, vers le jeune adolescent, sera poignant. La caméra s'attache à la disposition des personnages, avec acuité, comme lors de la première scène de l'acte III, qui rapproche Kundry de Parsifal, sous le regard ému de Gurnemanz. On ne s'étendra pas en longues louanges sur la distribution : C'est bien le «  dream cast » souligné par le présentateur. Et ils sont tous à leur meilleur : René Pape est un Gurnemanz tout simplement exceptionnel, couronnant la liste impressionnante des figures de basses wagnériennes de cet immense chanteur. Jonas Kaufman, Parsifal, livre la performance de sa vie, vocalement héroïque ou distillant des fils de voix qui bouleversent par leur beauté. Et la mutation de l'innocent vers le sauveur prédestiné est d'une justesse, qui est l'apanage des très grands. La Kundry de Katarina Dalayman est si convaincante dans son incarnation de la femme au double visage, et des traits périlleux du II, qu'on se prend à se dire qu'on n'a rien entendu de tel depuis la jeune Waltraud Meier, à Bayreuth. La révélation, c'est sans doute l'Amfortas de Peter Mattei, superbe de passion torturée, de chant incandescent, car la longue fréquentation de Mozart, et de son Don Giovanni, lui assure une souplesse du chant , qui fuit tout pathos wagnérien. Nul n'en aura d'ailleurs dans cette exécution. Pas même le Klingsor de Evgeny Nikitin, même s'il pâtit des tempos prestes, presque boulés, du chef lors de la première scène du II, et d'une baisse de forme passagère de le régie. Les Filles-fleurs et autres personnages, tenus par les gens de la troupe, sont émérites eux aussi. Daniele Gatti, décidément plus inspiré en cette occasion qu'avec le National, à Paris, livre aussi une « great » performance, unanimement saluée, dit-on,  à New-York. On le comprend à l'écoute des ces volutes de musique « nursées » avec tant de soin. C'est que l'Orchestre du MET est lui aussi formidablement inspiré, comme naguère avec Jimmy Levine. Une expérience étonnante.