Richard WAGNER : Die Walküre. Première journée en trois actes du Festival scénique « Der Ring des Nibelungen ». Livret du compositeur. Martina Serafin, Stuart Kelton, Günther Groissböck, Thomas Johannes Mayer, Alwyn Mellor, Sophie Koch, Kelly God, Carola Höhn, Silvia Hablowetz, Wiebke Lehmkuhl, Barabra Morihien, Helene Ranada, Ann-Beth Solvang, Louise Callinan. Orchestre de l'Opéra National de Paris, dir. Philippe Jordan. Mise en scène : Günter Krämer.

Pour fêter l'année Wagner, l'opéra Bastille remet sur le métier le Ring durant le présent semestre, pièce par pièce, avec une exécution de l'entièreté de l'affaire en juin. La Walkyrie est sans doute la pièce la plus « détachable » du lot. Cette production, qui globalement ne satisfait pas, comme déjà constaté lors de sa première présentation en 2010, est sauvée par la direction de Philippe Jordan.

Rarement a-t-on entendu à Bastille un son d'une telle plasticité, dans les cordes en particulier. L'orchestre possède le galbe wagnérien, mais avec le caractère translucide d'une lecture française. Nul doute que le passage par Bayreuth, pour un mémorable Parsifal, à l'été 2012 ( Cf NL de 09/2012) a ouvert la voie à une telle interprétation. Le chef le constate lui-même. L'immédiateté du son est un élément d'émerveillement continu. Certes, les tempos sont souvent lents, mais tant habités qu'on y adhère sans difficulté. Sauf, peut-être, pour celui qui n'est pas habitué à la prosodie wagnérienne, et dont l'œil n'est pas sollicité de manière adéquate, comme on le verra plus loin. Si l'on devait émettre un minuscule bémol, c'est paradoxalement quant au Ier acte, où la lente, mais inexorable,  progression dramatique n'est pas assez puissante. Le deuxième est pure splendeur, et l'on savoure le ton électrique de l'échange entre Wotan et Fricka, la clarté translucide du monologue de Wotan, le déchirant de ce qui est un adieu pour les deux amants jumeaux. Une Chevauchée, bien sentie, ouvrira un troisième acte, qui laisse l'orchestre conclure en majesté. La distribution est inégale. Elle est dominée par la Sieglinde de Martina Serafin, incandescente, rejoignant en sympathie ses illustres devancières, dont Régine Crespin : même qualité du médium, élan de foi comparable. Sophie Koch, Fricka, possède une voix pour Wagner, et non une « voix wagnérienne» qui serait synonyme de figée. Tout le contraire ici. Le Siegmund de Stuart Kelton a un timbre agréable, capable de belles envolées, mais trop souvent peu naturelle question style. Le Wotan de Thomas Johannes Mayer, artiste vu dans le Wanderer de Siegfried, à Berlin, chez Barenboim, a de l'abattage vocal, mais peu de charisme. Encore que ce ne soit pas de sa faute, mais de celle du régisseur, si les « Adieux » n'exhalent aucune émotion, du fait d'un jeu de scène d'une totale froideur. Alwyn Mellor campe une Brünnhilde jeune et brave fille, pas déesse pour un sou. La voix, passées sans encombre les impossibles interjections liminaires du II, est belle, mais manque cruellement de médium dans une partie où le chant se fait paroles. Bon assortiment de Walkyries, n'était leur prestation scénique insipide. Günther Groissböck est un terrifiant Hunding, violent au point de malmener sa femme. Quoiqu'il trouvera un instant son maître chez un brave Gi's nommé Siegmund ! Un des traits curieux de la mise en scène.

 


© Elisa Haberer

 

Car c'est là que le bât blesse, définitivement, malgré la révision à laquelle son auteur se serait attelé. La direction va du banal (l'épée du frêne, ici fichée dans un morceau de contreplaqué, sur l'ouverture de scène, passant presque inaperçue, et surtout anecdotique), au très sophistiqué (le retour de Hunding au chevet de son hôte, pour le prévenir qu'il le « retrouvera demain »), voire à l'incompréhensible : cette redingote de Wotan, que celui-ci a laissé choir à l'issue de la scène de ménage avec l'intransigeante Fricka, qu'endosse, quelque scène plus tard, Siegmund, durant celle de l'Annonce de la mort, et dont il se défait promptement. On change de décor plus qu'il n'est prévu par le méticuleux Wagner, même si le dénominateur commun semble être une théorie d'escaliers encombrant toute la surface du plateau. Au 1er acte,  l'évocation du printemps intervient sur une image de jardin japonais en fleurs. Les diverses séquences du II ème acte ont pour préliminaire les lettres G E R M A N I A, brandies par de jeunes athlètes en culottes courtes. L'allusion est trop criante pour être encore percutante. Reste balourd du Regietheater. Mais pour celui qui n'a jamais vu la pièce, que cela peut-il inspirer ? La Chevauchée est un sommet de grotesque, pas tant par cette foison d'éphèbes complément nus, que par le pas de l'oie infligé à une foule de figurants, scandant la mesure. Surtout, il n'y a pas une once d'émotion dans ce fatras grandiloquent et inutile. Devrait-on endosser le jugement de Claudel, qui avoue ne pas comprendre pourquoi ses compatriotes « continuent à se régaler, à s'empiffrer, à s'empoisonner le cœur et l'imagination de cette métaphysique hagarde..., de ce sabbat où ne pénètre aucun rayon de joie et de vérité » (in Le Figaro, le 26 mars 1938) ?